Albert Wiel : André Gide ou la fiction de l'Éros chrétien. Conférence prononcée au lycée Chateaubriand de Rennes le mardi 15 janvier 2002. Mise en ligne le 16 janvier 2002. Albert Wiel est professeur de Philosophie au Lycée Chateaubriand. Lisez deux autres conférences d'Albert Wiel : © : Albert Wiel. ANDRÉ GIDE OU LA FICTION DE L’ÉROS CHRÉTIEN Je me propose d’examiner la vie et l’œuvre
littéraire d’André Gide à la lumière d’un
concept que je ne crois pas être un concept vide bien qu’il soit
effectivement le concept d’une fiction. Cette fiction est celle d’un
Éros chrétien. Cette fiction me paraît avoir
travaillé l’esprit, la vie et l’écriture d’André
Gide. En quoi donc consiste cette fiction ? Quelle a été sa
productivité ? Pour le savoir, il convient d’examiner
à la lumière de cette fiction le devenir personnel de Gide et le
retentissement — considérable — de ce devenir
personnel dans ses écrits. Commençons donc par établir, en
dehors de l’univers gidien, la signification de cette formule paradoxale
et surprenante sinon même choquante, qui est celle de l’Éros
chrétien. Je procéderai donc en trois temps. 1° Je rappellerai en premier lieu comment l’amour
chrétien a voulu se distinguer de la notion païenne de l’Éros
et comment la vision chrétienne a conçu donc l’Éros
chrétien comme une pure et simple fiction — cependant difficile à
identifier comme telle, en raison de la confusion permanente, et même
délibérée dans la mystique, entre le langage de l’Éros
et celui de l’Agapé. 2° Je montrerai ensuite la vitalité surprenante
de cette fiction dans la vie et l’œuvre littéraire de Gide,
mais je montrerai aussi la manière dont Gide a lentement pris conscience
et aperçu le travail de ce mythe dans sa vie et dans son
écriture. 3° J’examinerai enfin comment Gide,
libéré de la confusion intellectuelle et théorique, mais
fidèle à lui-même, inscrira
délibérément, hors de l’écriture et de la
littérature, hors du lieu premier où il travailla à l’élucidation
de son mystère personnel, sa fiction personnelle de l’Éros
chrétien qu’il s’efforcera de vivre. Il s’efforcera d’inscrire
avec des succès et des échecs au cœur d’une existence
vécue et réfléchie, la tension et la réconciliation
d’Éros et Agapé. Voulant mettre Éros au service d’Agapé,
il régénérera dans les meilleurs des cas son Éros
chrétien comme un Agapé incarné, mais, homme faillible
parmi les hommes faillibles, il n’y parviendra pas toujours. Éros et Agapé Vous en conviendrez : Éros païen et amour
chrétien sont des formules signifiantes dont les référents
existent, et dont les exemples canoniques sont consacrés par l’usage
et par l’histoire des idées. La clarification de cette distinction
conceptuelle a certes occupé beaucoup d’esprits depuis
Saint-Augustin. Elle a reçu une grande clarté depuis le
célèbre ouvrage du pasteur et théologien luthérien
Anders Nygren, Éros et Agapé[1], entièrement consacré à distinguer pour les
opposer la notion chrétienne de l’amour et la notion païenne.
Dans la spiritualité chrétienne, le sentiment de leur mutuelle
incompatibilité existe depuis les origines, mais c’est leur
opposition logique qui domine les esprits convaincus par la
démonstration du pasteur théologien. Je présume donc qu’André
Gide, à supposer qu’il ait lu le livre,— largement
postérieur à son œuvre —, et qu’il en ait
examiné la démonstration, se serait montré
réservé sur la radicalité de cette mutuelle exclusion pour
privilégier la synthèse. Mais comme j’ignore encore s’il
a lu ou s’il n’a pas lu ce livre traduit et publié en France
en 1943 et s’il a réagi ou non à sa thèse, je
présuppose donc ici que le premier Gide aurait pu en contester le
contenu et que le dernier Gide, que l’on peut supposer vainqueur de son
mystère personnel, l’aurait finalement accepté. Ce que je
dis ici ressemble ici à de la critique-fiction, et celle ci, je le sens
bien, est relative à mon ignorance d’amateur mais, si un vrai
spécialiste de Gide en sait plus que moi là-dessus, il ne
manquera pas de me le faire savoir ! Avant de vous faire connaître l’essentiel de la
thèse de Nygren, il convient de revenir un temps sur ce qu’il faut
entendre par Éros. La tentation reste aussi forte aujourd’hui qu’hier
de faire un grand Dieu de ce qui reste néanmoins, aux yeux de Platon, un
démon, fils de Poros et de Pénia, c’est-à-dire d’un
Dieu et d’une mortelle au même titre que certains des héros
homériques. Le daimon est une figure intermédiaire entre le divin et l’humain,
mi-Dieu, mi-homme selon le Socrate du Banquet initié par Diotime. Mais le
vulgaire qui n’est pas initié par Diotime la prêtresse ne
manquera pas de diviniser ce démon ou de le diaboliser. C’est
pourquoi Éros apparaîtra plus tard dans le nouvel univers culturel
chrétien comme une divinité du monde païen, au grand
mépris de l’importante nuance platonicienne. Pourtant la
leçon de Diotime est claire : Éros est la figure à la
fois humaine et divine de la recherche humaine du divin. Cette figure devait
fatalement connaître une altération dès lors qu’il
existait une nouvelle version, christique cette fois et non érotique et
socratique[2] de la médiation entre l’homme
et Dieu. Il ne s’agit pas ici de l’exclusion du polythéisme
païen par le monothéisme chrétien, qui refuse la
divinité d’Éros, mais de la médiation
elle-même. L’ancien médiateur mythique doit en effet
céder la place à un médiateur historique, à un
individu qui s’annonce lui-même comme fils de Dieu et fils de l’homme.
Si l’Évangile enseigne que « Dieu est Amour[3] », le Christ n’est
pas le serviteur d’Éros comme l’était Socrate, tel qu’Alcibiade
le peint dans le Banquet : chez le Christ, l’amour du Dieu père
précède et enveloppe et justifie tout amour pour les
créatures. Le livre de Nygren oppose donc les textes platoniciens et le
Nouveau Testament[4]. Il oppose
Socrate et Jésus. Et ces deux grandes figures incarnent, aux yeux de
Nygren et sans doute de tous les théologiens, deux formes d’amour,
distincts, insuperposables, inconfondables, irréductiblement
opposés, comme le sont les mobiles propres de chaque amour, comme l’égoïsme
ou plutôt l’égocentrisme d’Éros et l’altruisme
et le théocentrisme d’Agapé. Sans doute avons nous affaire
chez ce penseur suédois à quelque chose d’analogue à
la méthode idéale-typique qui fut celle de Max Weber[5]. Il faut donc imaginer que ces deux
mobiles distincts se sont toujours mélangés et associés
dans les conduites humaines, en dépit des rares figures historiques qui
les exposent dans leur absolue pureté. Pour ne pas être simpliste au sujet de cette
opposition telle que Nygren l’énonce et la résume, Je cite
les pages 233 à 235 de son livre où il schématise l’opposition
avant d’évoquer la résistance de la confusion. À
chaque proposition sur Éros correspondra la proposition opposée sur
Agapé. Éros égale désir,
aspiration. Agapé égale sacrifice. Éros tend vers ce qui est élevé. Agapé descend. Éros est la voie de l’homme vers Dieu. Agapé est la voie de Dieu vers l’homme. Éros égale effort, qui suppose le salut, œuvre de l’homme. Agapé égale grâce ; la Rédemption est un acte de l’amour divin. Éros égale amour égocentrique, une sorte d’affirmation de soi, sous la forme la plus haute, la plus noble, élevée au sublime. Agapé égale amour désintéressé, « elle ne cherche pas son intérêt, elle est don de soi ». Éros veut conquérir sa vie, une vie divine immortelle. Agapé vit de la vie divine, ose, pour cette raison « perdra sa vie ». Éros désigne au premier chef l’amour de l’homme : Dieu est l’objet de l’Éros. Même lorsque l’éros se rapporte à Dieu, il revêt les traits de l’amour humain. Agapé désigne au premier chef l’amour de Dieu : « Dieu est Agapé ». Même lorsque l’Agapé se rapporte à l’homme, elle revêt les traits de l’amour divin. Éros est déterminé par la
qualité, la beauté et la valeur de son objet ; il n’est
pas spontané, mais « provoqué »,
« motivé ». Agapé est souverainement indépendante de son
objet ; elle s’adresse aussi bien aux méchants qu’aux
bons, elle est un amour spontané, « jaillissant » « non
motivé ». Éros constate que son objet vaut d’être
aimé et l’aime de ce fait. Agapé aime et crée la
valeur de son objet. Dans l’ultime chapitre de son livre, Anders Nygren
montre que l’hellénisation du judaïsme devait conduire
à la confusion des mobiles et introduire Éros dans le
christianisme. Il donne pour exemple une sentence de la sagesse de Salomon
(9-15) qui dit que « le corps périssable alourdit l’âme
et l’enveloppe terrestre alourdit la raison pensante ». Anders
Nygren n’évoque pas une hellénisation forcée de l’Écriture
mais repère entre l’Écriture et le
thème platonicien de l’Éros. Par ailleurs il souligne
à juste titre que dans les premiers siècles de l’ère
chrétienne, l’imprégnation du monde intellectuel par l’hellénisme
et l’interprétation allégorique de l’Écriture
favorisaient grandement la confusion. C’est pourquoi la contemplation
mystique s’est aussi rattachée à ce thème de l’Éros.
Il note que saint Paul lui-même parle d’une vision face à
face. Et il conclut sur la fatalité de cette confusion en disant que l’Éros
fut « une ruse de l’Agapé pour
pénétrer dans un monde habité par l’Éros ». Pour conclure son ouvrage, Anders
Nygren rappelle à son lecteur que la synthèse entre Éros
et Agapé est impossible et que c’est la raison pour laquelle l’idée
chrétienne de l’amour « oscille toujours entre un
désir de synthèse et un désir de
réforme ». Une telle oscillation est toute gidienne. Ce n’est pas
tout de penser cette impossible synthèse, il faut encore que l’expérience
de la vie contienne l’épreuve vécue et
réfléchie de cette impossibilité ; or il
apparaît que la vie de Gide, aussi foisonnante et complexe qu’elle
soit, peut être lue et racontée comme l’épreuve de
cette impossible synthèse entre Éros et Agapé et que son
intelligence autobiographique a su identifier, dans la fiction de l’Éros
chrétien, à la fois son mythe personnel et la source de ses
entreprises, et l’erreur qui détermina certains échecs. Éros serviteur d’Agapé ? Une telle
fiction n’accompagne-t-elle pas l’idée gidienne de l’amour
quand on l’examine, en compagnie de l’auteur lui-même, et
comme lui-même le fait, dans la durée[6] ? Cette formule où Éros est la ruse d’Agapé
ne pourrait-elle pas convenir également pour décrire et rendre
intelligible l’oscillation perpétuelle de Gide entre, d’une
part la recherche obstinée, érotique et mystique de la
beauté et de la merveilleuse amitié vécue du cœur et
de la chair que la beauté suscite, — recherche
érotique qui inspire l’auteur des Nourritures Terrestres — et la
perpétuelle protestation puritaine d’un homme
déchiré dès l’enfance entre le cœur et la
chair, archaïquement et profondément divisé, qui veut faire
triompher l’ange en apprivoisant la bête pour pallier au risque de
faire la bête ? N’est ce pas un avatar critique de cet ange
— ou de ce Surmoi — que Gide intériorise, inscrit,
grave même, dans l’éternelle réforme de soi,
réforme obstinée de celui qui, réveillé par l’auto-ironie,
ne voulut jamais se rendormir dans le lyrisme et l’érotisme de la
veille pour préparer dans la tension et la douleur, celui, plus beau et
plus pur, du lendemain ? Le mythe et son expérimentation C’est muni de cette hypothèse qu’il nous
faut maintenant parcourir la vie et l’œuvre de Gide pour y
découvrir à l’œuvre cette oscillation et mesurer
à quel point Gide lui-même en a aperçu la fatalité
au cours de l’examen rétrospectif que constitue toujours peu ou
prou son œuvre littéraire, même quand elle n’est pas
strictement autobiographique. Dans quelle mesure la lucidité d’André
Gide a-t-elle aperçue la vibration substantielle de son moi propre dans
l’oscillation entre le désir érotique et le don de soi,
dans les impossibles noces d’Éros et d’Agapé ? En publiant, la même année 1926, d’une
part le récit autobiographique[7] de son enfance et des années d’apprentissage et d’autre
part son premier et dernier roman : Les Faux-monnayeurs, André Gide exposait
simultanément son idiosyncrasie dans une autobiographie et aussi dans un
roman qui contenait et concentrait parfois, à peine transposés
dans la fiction, les événements et les crises personnelles de sa
vie. L’écriture autobiographique permettait de percevoir en quoi
le travail de l’œuvre avait contribué à la
résolution d’une crise personnelle. Chaque œuvre était
une étape, comme un point d’équilibre temporaire entre un
déséquilibre antérieur et un nouveau
déséquilibre, comme l’apaisement de moins en moins lyrique
et de plus en plus narratif des tourments intérieurs relatifs à
une tragédie personnelle. De quelle nature est ce tourment ? Quelle est donc la
tragédie personnelle de Gide ? Il s’agit d’un tourment
très ordinaire sinon nécessaire en cette fin du XIXe
siècle dans le milieu familial de Gide, mais difficile à imaginer
aujourd’hui dans une société qui a simplifié et
déculpabilisé les relations entre les sexes : le tourment de
la chair, engendré et aggravé par la force des interdits et par
une autocontrainte violente en vue de sublimer l’appétit sexuel ou
charnel. En effet si cette sublimation réussit trop bien, ou trop mal,
son succès peut produire, chez certaines personnalités, une
dissociation du cœur et de la chair, une ethos puritain, seconde nature,
que la conscience subit et qu’elle n’aperçoit que
très confusément. La conscience se leurre sur son pouvoir
régulateur et elle conserve dans la dissociation, la source d’une
souffrance extraordinaire. André Gide a connu, dans son enfance
« rechignée », une éducation puritaine et
protestante. Cette éducation comportait une certaine culture morale et
disciplinaire. Cette culture forma ou rencontra une disposition psychologique
particulière favorable, un terrain très cérébral,
qui conduisit l’enfant à la fois spontané et surveillant
sinon espion de sa spontanéité, à dissocier totalement les
élans du cœur et les appétits du corps. En témoigne
cette confidence : « Je suis un enfant qui s’amuse
doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie. »
Encore un enfant double ! Cette dissociation — qu’on doit
regarder comme une tendance involontaire relayée par la
volonté — donna par conséquent à ces
appétits charnels une sorte d’indépendance relativement aux
autres dynamismes affectifs du moi. De ce fait, Gide enfant, ne cessa pas, de
rentrer joyeusement et de sortir honteusement du jardin des délices
narcissiques et de se chasser lui-même du vert paradis des amours, en s’enivrant
de promesses féroces de pureté, et d’exercices de
mortification de la chair, dans une quête éperdue d’amour
pur et « objectal », dirions-nous avec Freud. Gide
cependant n’était pas un homme prêt à subir son drame
personnel sans en même temps y assister du dehors et sans le comprendre. À cet égard les Cahiers et poésies d’André
Walter[8], la première œuvre
publiée du jeune André Gide, contiennent déjà tous
les éléments du futur drame gidien. Le héros, double de
Gide, exprime la volonté de satisfaire et de mortifier le désir,
la volonté d’être chaste et aussi d’humilier la vaine
chasteté, de célébrer le mariage chrétien, de
marier en lui le céleste et le terrestre, d’y inscrire le
consentement total de la créature à la volonté de son
Créateur, l’occasion de vivre la confusion délicieuse du
cœur et de la chair, de vivre réellement le contact mystique dans
le contact charnel. André Walter, exilé involontaire du mariage,
devient, pour cette raison, un forcené de l’extase, il dialogue
avec son Dieu et prend à la lettre toutes les formules
allégoriques du mysticisme[9]. La poésie du mysticisme religieux rencontre
« physiquement » la personne divine et figure les mouvements
de l’âme dans les mouvements d’un corps entièrement
habité par l’esprit. Elle évoque la communion des
cœurs associée à une certaine fusion ou étreinte des corps.
Convenablement mortifié, le corps peut accueillir la réception de
la vérité dans l’extase. Mais le doute surgit au milieu
de l’extase[10]. La raison d’André Walter-Gide met en abyme l’autocritique
de son mysticisme, en projetant ce dernier sur Allain, son personnage futur,
lui-même double de Walter, double d’André Gide. L’écrivain
Gide, qui se veut géomètre des passions mandate André
Walter de représenter, scientifiquement, dans un
roman-théorème les causes physiologiques de l’extase
religieuse[11]. Gide y voit
déjà dans la mystique de son personnage, un artifice dangereux,
un poison mortel, issu d’un ascétisme violent et d’une faim
délibérément entretenue. Le Journal de l’époque
témoigne de cette volonté délibérée qu’a
eu Gide de mettre dans les propos de son André Walter le désaveu
de la mortelle chasteté. Être condamné au fantasme par le
refus de la chair désirable et désirée, c’est
être condamné à la folie et à la mort. Il faut
préciser qu’avec ce texte, — ce
« livre-chantage », selon l’expression de Claude
Martin — Gide entendait « forcer » le
consentement de sa cousine Madeleine Rondeaux. La stratégie de sa
demande en mariage était de vaincre la réserve de Madeleine et de
vaincre la sorte d’alliance objective de sa cousine et de sa propre
mère qui avait fait savoir, aux deux cousins probablement, mais
certainement à son fils, son hostilité au mariage[12]. En 1891, Madeleine, qui avait
reçu le premier exemplaire, un texte unique où Emmanuèle
devenait, à cette occasion, « Madelène »,
refusa le mariage. Elle ne fit pas savoir à André, mais seulement à
elle-même dans son journal intime, qu’elle appréciait la
beauté du livre et qu’elle « ne pouvait taire
complètement sa fierté de sœur ». Sœur ? Oui !
Épouse ? Non ! En dépit de la rencontre avec Oscar Wilde à
Paris et plus tard à Alger, en dépit des expériences
homosexuelles et de l’initiation hétérosexuelle lors de l’hiver
1893-94 dans l’oasis de Biskra, André Gide persistera dans sa
vision antérieure du mariage chrétien et dans l’esprit de « l’andréwalterisme »
qui y voyait la synthèse heureuse d’Éros et d’Agapé,
la seule version « érotique » de l’Agapé
chrétienne, la victoire sur la mortelle dissociation du cœur et de
la chair. Avant de mourir en mai 1895, la mère de Gide se ravise et
consent au mariage. En fait, elle confie son fils à sa propre
nièce qui doit la remplacer et assurer le rôle maternel
auprès d’André. La relation mère-fils,
intégralement transposée dans le nouveau couple, avec la
complicité plus ou moins consciente de tous les acteurs du drame, la
dissociation dont Gide attendait la disparition[13] s’accomplit totalement et faute de désir charnel, c’est
une amitié désincarnée qui s’installe dans un
ménage qui se consacre exclusivement aux voyages et aux travaux de l’esprit
et de la plume. Le pseudo-mariage chrétien n’était que le
théâtre de la plus grande dissociation, puisqu’il n’y
avait pas d’Éros, pas de désir charnel. Le mariage
contenait donc, à l’insu du couple, puisque la psychanalyse
était encore en 1896, dans sa préhistoire viennoise, une
situation quasiment œdipienne où l’union sexuelle avec l’épouse-sœur
et mère ne
pouvait être aperçue que comme une union incestueuse. Ainsi le
désir œdipien, étant désormais inscrit dans la
relation matrimoniale, sa liquidation nécessaire impliquait aussi
à terme l’échec et la liquidation du mariage
lui-même. Entre temps, le désir était invité
à régresser vers le narcissisme et vers les moments
dépassés de cette libido. Faute de la perspective freudienne, il fallait donc à
Gide une perspective qui lui permît de comprendre non pas tant le
caractère fictif de l’Éros chrétien, auquel il reste
attaché, que sa propre impossibilité de le vivre dans le lieu
élu par lui et désigné par la tradition chrétienne,
par les églises chrétiennes et les Pères de l’église,
en l’occurrence le mariage. Précisons ici que le mariage
chrétien est et reste conçu par l’orthodoxie
chrétienne comme le lieu approprié, et quasiment
officialisé où Agapé peut s’emparer d’Éros
pour en faire son ouvrier et son serviteur, et finalement son disciple. Gide a
dû ressentir vivement le besoin de cette ruse. Mais pas Madeleine. La réflexion sur le mythe Les divers écrits qui allaient suivre l’échec
de ce mariage, allaient contribuer à la rationalisation de cet
échec et ils devaient donc aborder, d’un point de vue plus
positiviste que religieux les variations historiques de l’homosexualité,
et présenter l’uranisme comme un fait de nature, lisible et
décelable dans une très grande variété de
comportements animaux et de conduites humaines. Gide opérait des
distinctions au sujet de l’attirance homosexuelle, et il distinguait
soigneusement l’amour des jeunes gens de la sodomie et de l’inversion.
Dans le temps de ce travail qui allait aboutir à Corydon, Gide allait mener une double vie
de mari auprès de Madeleine et d’amant auprès de jeunes
gens, le plus souvent, mais pas toujours de jeunes artistes, avec lesquels il
partageait intensément le goût du beau. Du point de vue du mariage
chrétien, André délaisse Madeleine autant que Madeleine
délaisse André. C’est une vieille part, trop bien connue de
lui-même qu’il a reconnu en Madeleine. Celle qui fut à
quinze ans, « l’Orient de sa vie »
persévère dans le déni de l’appétit sexuel et
le refus de dépasser leur ancienne fusion ascétique. C’est
l’impossibilité de son dépassement par Madeleine, âme
définitivement glacée par l’adultère de sa propre
mère, qu’il transpose dans l’Alissa de La Porte
étroite. Par
ailleurs l’ouvrage témoigne bien de l’obsession
anti-mystique de Gide. Depuis que le monde sensible nous enchante sensuellement
et chante ainsi la grandeur et la bonté de Dieu[14], il ne paraît plus possible de sanctifier une certaine recherche
de la pureté, et il faut même faire la critique radicale de cette
douteuse mystique. En l’occurrence, il ne faut absolument pas que l’amour
de Dieu par la créature détruise l’amour
« humain » que Dieu attend ou exige de chaque
créature humaine vis à vis de chaque autre. Derrière cette critique du christianisme[15] et de certains de ses effets sur l’intimidation
des corps et des âmes, persiste la fiction de l’Éros chrétien :
Le mariage chrétien, puisqu’il bénit l’union des
corps et des âmes en vue de la procréation des enfants, reste le
lieu véritable ou encore la scène ou doit se dérouler le
drame antique de l’Éros, c’est à dire l’ascèse
du désir sexuel à la fois entièrement vécu et
entièrement accompli dans la tendresse conjugale. À l’institution
du mariage d’épanouir et de civiliser l’instinct sexuel, et
de libérer l’individu de son odieuse pression ! Gide a
dû approuver ce programme. Il va de soi que le mysticisme de l’Alissa
de La Porte étroite, est tout empreint de jansénisme et de l’horreur
pascalienne du monde créé et corrompu par le désir des
créatures les unes pour les autres. Un tel mysticisme constitue l’obstacle majeur
à ce programme de l’Éros chrétien. Dans ce roman
antijanséniste, l’on perçoit bien que Gide expose et casse,
— ou s’efforce de casser — sa propre
rigidité puritaine. Il inscrit dans la figure d’Alissa l’horreur
et l’inappétence que peut susciter le désir de l’autre,
de l’appétit sensuel d’une créature humaine pour d’autres
créatures humaines. Le désir amoureux se montrerait une coupable
fascination pour les créatures et l’oubli de Dieu. Le
panthéisme des futures Nourritures terrestres qui adore Dieu dans toutes les
créatures se voudra la purgation et l’antithèse cathartique
de ce jansénisme. Gide a longtemps cru pouvoir réaliser ce programme du
mariage chrétien avant de mettre au clair, en lui-même, la
fatalité du fiasco, la fatalité de sa dissociation et l’illusion
de l’harmonieuse synthèse entre les exigences de la chair et
celles de la communion des cœurs. On peut penser qu’il connaissait
intellectuellement le chemin d’Augustin[16], mais comme il a tenté de vivre, dès son adolescence et
en compagnie de Madeleine, selon le résultat connu de ce chemin au lieu simplement de
le suivre sans le connaître, il s’est lui-même
empêché de le suivre[17]. Amoureux prématuré de l’amour angélique, il
n’aimait donc toujours pas… En effet l’intellectualisation du
sentiment et la conviction de ce que ce sentiment doit être, induisait
une surveillance policière du sentiment désiré. Une telle surveillance ne pouvait qu’exténuer
le sentiment spontané au profit de sa seule adorable
représentation. Ainsi la scène primitive de cet amour d’André
pour Madeleine est la consolation d’une âme affligée et silencieuse qui ne
confesse pas toutes les causes de sa douleur, lesquelles sont
néanmoins déjà connues du consolateur. André savait ce qui
tourmentait Madeleine, et celle ci, initialement, ne savait pas qu’il
savait. André peut se regarder et se voir narcissiquement à ses
yeux, comme le Dieu de Madeleine. Gide a d’abord aimé cette belle
image, comme n’importe quel amant commence à aimer une
représentation flatteuse pour lui de l’objet de son désir.
Oscillant de cette image flatteuse de l’amour à son impossible
incarnation, puis à sa désolante incarnation dans un mariage
raté, Gide se détachait alors de celle-ci, et
perpétuellement se remettait à l’écoute de la
nature. Or celle-ci lui disait toujours la même chose et elle
trouvait, périodiquement, de multiples échos. Elle avait
trouvé surtout un porte-parole[18] : un artiste et un esthète, Oscar Wilde, artiste
prosélyte qui prescrivait à tout artiste, sinon à tout
à chacun, d’être sincèrement attentif à ses
plus intenses et ses plus récurrentes émotions[19]. La guerre intestine dans l’âme
d’André Gide devenait la rivalité de Madeleine et d’Oscar.
Cette rivalité était l’âme de Gide : en lui, la grâce
imparfaite et fictive de l’image (celle de Madeleine qu’il appelait
« l’Orient de sa vie ») détruisait la
nature, mais sans finir son travail toutefois, et, en lui, une nature particulière, inconnue, attentive à
soutenir toutes les rebellions de la chair, détruisait la grâce parfaite
désirée et attendue pour accomplir la nature. Wilde jouait le
rôle du mauvais ange et du diabolique conseiller[20], du meurtrier récurrent d’un André Walter
éternel, têtu, substantiel, qui désirait aboutir à l’heureuse
synthèse de l’Éros chrétien, celui qui
haïssait, sans vraiment en connaître toutes les mobiles, la
chasteté et le désaveu de la chair. C’est pourquoi
André ne pouvait ni ne devait promettre à Madeleine de vivre
surtout l’amitié fraternelle qu’elle attendait du mariage,
car lui ne l’estimait plus pour elle-même comme l’estimait
encore Madeleine. André persévérait dans son projet de
mariage parce que, se sachant maintenant travaillé par un autre
démon identifié et connu sur lequel un médecin,
dûment consulté, lui promettait la victoire, il attendait son
salut de l’efficacité du mariage et du lien conjugal. On sait qu’il n’en fut rien, et que ce mariage
blanc déçut les jeunes mariés et blessa l’amour-propre
de Gide, confronté à une impuissance sexuelle totale, d’origine
psychologique, et aggravée sans doute par la froideur et la
timidité de son épouse. Gide restait cet homme encore et toujours
divisé et très habile à pratiquer et exprimer des
sincérités successives, contrariantes pour sa mère et
affolantes pour une épouse fragile et faible mais qui restait en accord
avec elle-même, et il allait donc s’accommoder de cela. Une simple
compagne de vie devenait plus sûrement qu’une épouse la muse
nécessaire et espérée. C’est donc au cours du voyage
de noces, sans autres « noces » toutefois que celles de l’Écriture,
que l’artiste inspiré par la blessure narcissique de son
impuissance allait tracer, entre Les Nourritures terrestres et L’Immoraliste, le fameux portrait de
Ménalque, le nomade hédoniste et dyonisiaque qui recommandait de
goûter à tous les fruits de la terre et de savourer la vie sous
toutes ses formes, sans souci odieux des conséquences. Le nouvel
Évangile de Gide, tout inspiré de Nietzsche, et du style du Zarathoustra, entendait restituer, contre toute
menteuse orthodoxie un Christ « véritable »,
révolté, mortifiant dans le pharisaïsme juif le germe de
tous les christianismes à venir et le retour du refoulé :
à savoir l’idolâtrie de la loi oublieuse de l’amour.
Contre ce christianisme froid et frileux, cependant trop bien advenu dans le légalisme
judéo-chrétien, le Christ de Gide, inspiré de l’Évangile
de Jean et de la lecture de Dostoïevski, enseignait que « celui
qui veut sauver sa vie la perdra et que celui qui donne sa vie la rendra
vraiment vivante ». Gide, en tant qu’homme et en tant qu’artiste
s’incline devant cette parole évangélique parce que, comme
il le dit autant pour lui-même que pour Dostoïevski : « Il s’est
incliné devant le Christ et la plus importante conséquence de
cette soumission, de ce renoncement, fut de préserver la
complexité de sa nature. » L’échec du mariage contraignait donc Gide
à déplacer la fiction de l’Éros chrétien dans
le travail de l’écriture. L’amour de Dieu et de sa
création produisait un lyrisme exacerbé et pathétique, qui
exaltait la sensibilité tout en la déréglant. Toute
créature, tout moment de la vie du monde, devenait l’occasion d’une
conversion à l’ivresse panthéistique. Les Nourritures
terrestres
exaltaient l’omniprésence de Dieu. « Ne va pas,
Ô ! Nathanaël, chercher Dieu ailleurs que partout. »
L’Éros chrétien, introuvable dans le mariage où l’auteur
l’avait programmé[21], avait nourri un christianisme hétérodoxe et
hérétique, mais bien propre à satisfaire l’esthète.
Cependant l’esthète était lucide et il reconnaissait
parfaitement son hétérodoxie et son hérésie
relativement aux églises et à leurs doctrines. Il avait en
quelque sorte rejoint la révolte de Rousseau et celle de son Vicaire
savoyard, lorsqu’elles repoussaient l’une et l’autre toutes
les médiations ecclésiales en s’écriant
« Que d’hommes entre Dieu et moi. » Un seul homme
et médiateur devait suffire aux yeux de Rousseau le calviniste, comme
aux yeux de son vicaire savoyard. Ce vicaire catholique est gagné par l’esprit
du libre examen et il est ainsi très proche de Gide, qui contre la
séduction catholique, exaltera toujours cet esprit protestant. Gide
défendra sa liberté de pensée contre les séductions
de l’obéissance, non à Dieu, mais à ces hommes qui
déduisent vos devoirs de leur interprétation de la parole de
Dieu. Ce seul homme, c’est le Christ. La conversion catholique qui allait
concerner, dans les premières années du siècle, tant d’écrivains,
d’intellectuels et d’amis de Gide : Francis Jammes, Paul
Claudel, Henri Ghéon, et qui tente Gide lui-même n’était
plus à l’ordre du jour et le retrait de cette tentation devait
contribuer à l’anticléricalisme burlesque des Caves du
Vatican. Aux yeux de Gide qui avait programmé d’écrire
un « Christianisme contre le Christ » il n’y avait
plus d’Éros chrétien possible dans les formes mystiques
reconnues et authentifiées par les Églises. Il devenait trop
clair que ces formes « canoniques » de l’amour de
Dieu à travers ses créatures trahissaient l’amour infini et
fini, céleste et terrestre que chaque créature humaine pouvait et
devait porter à toutes les autres. Comment inscrire le lyrisme de saint
François d’Assise dans le chant du désir sexuel de l’homme
pour l’homme ? Chez François, tout procède de l’amour
de Dieu pour s’étendre et se diffuser ensuite aux moindres
créatures. Comment inscrire cet amour divin dans une émotion
amoureuse qui procède toujours initialement du trouble
éprouvé devant la beauté ou la grâce d’un
corps ? Est-il possible de célébrer et la joie sensuelle et
l’enthousiasme spirituel qui s’unit à cette joie sensuelle
et l’anime ? Comment la joie divine et sensible, ce mélange,
peut-être unique en son genre, du Cantique des cantiques pourrait-il se retrouver dans un
chant lyrique et sensuel qui parlât à la fois de l’allégresse
des âmes dans l’allégresse et la jubilation des corps, mais
qui ne fût pas une allégorie de l’amour de Dieu pour sa
créature, qui n’indiquât pas les noces merveilleuses de Dieu
et de son Église ? Il faut supposer que Gide a
célébré poétiquement, dans Les Nourritures
terrestres, ses
révélations charnelles dans le désert tunisien et
algérien. Cependant, il savait, en écrivant son autobiographie qu’il
lui fallait, pour confesser sans la trahir cette rencontre joyeuse et
bouleversante des corps, pratiquer l’art de la litote, tout en
étant parfaitement sincère. C’est ce qu’il fit avec
tact pour ne pas déchaîner la sainte colère des
bien-pensants[22], et surtout
pour ne pas faire de tort à ce qui était devenu sa
« cause ». À cet égard, la violence toute
victorienne du procès d’Oscar Wilde l’avait rendu prudent. L’Éros
chrétien était condamné à rester un temps un mythe
personnel de l’auteur, puis à se désagréger et se
réformer à partir de l’aperception de ce mythe comme tel. Le plaidoyer du docteur Corydon en faveur de l’uranisme
conçu comme singularité de la nature qui concerne peu ou prou
toutes les espèces animales s’appuie sur les données
positives des sciences naturelles et des sciences sociales et historiques. Les
faits sont têtus, tel est l’argument principal de Corydon, ouvrage militant et sans
prosélytisme où l’auteur refuse de soupçonner le
travail du diable dans une nature où Dieu est à l’ouvrage.
Il y récuse aussi les fausses lumières de la psychanalyse qui
indiquent la perversion homosexuelle comme un certain arrêt du
développement normal de la sexualité qu’on doit pouvoir
conduire, sauf accident, à son véritable terme. Il
réinterprète, mais pour la sauver de la pédophilie qui
la menace, la
figure hellénique de l’éducation et de l’initiation
pédérastique. Il la présente comme goût du beau et
de l’action virile à partir des exemples homériques et des
dialogues platoniciens consacrés à Éros : Le
Banquet et Le
Phèdre. La
référence à Platon et à l’amour grec est
à la fois fatale et étrange. En effet, la théorie
platonicienne de l’amour, propose une ascèse morale du
désir sexuel, et elle refuse d’intégrer la dimension
homosexuelle de la pédérastie
« traditionnelle ». C’est pourquoi Platon invente,
à partir d’une coutume éducative qu’il condamne
à la correction, une pédagogie et une psychagogie de l’amour
qui sublime et absorbe la tendance homosexuelle et le plaisir des corps dans l’amour
partagé
de la vérité. Aussi bien, ce n’est pas un tel destin
philosophique, celui de l’Éros platonicien, qui anime Gide en
faveur de la relation homosexuelle, dans sa version uranienne[23], mais c’est bien une autre version de l’amour
incarné, une
autre version du mariage chrétien. Dans cette version, comme dans le
mariage chrétien, l’esprit de chasteté, mais sans
chasteté stérile et stérilisante, etdonc non
ascétique pour employer la catégorie Nietzschéenne, s’insinue
patiemment dans le commerce effectif des corps marqués par les
interdits, et les ouvre à une joie tranquille, libérée de
toute la violence et de toute l’angoisse du désir. Si l’Éros
chrétien n’est pas une pure fiction, il constituerait
peut-être cette part de désir, ce goût du beau que peut et
doit concéder l’Amour chrétien à l’être
humain fini et sensible qui ne peut pas renoncer à engendrer dans la
beauté. La lucidité et le déplacement du mythe Cependant, conscient sans doute de l’impossibilité
de christianiser son idiosyncrasie sexuelle, Gide abandonnait toute tentation
du christianisme orthodoxe. En même temps, il conservait sa fiction et l’idée
d’incliner les esprits à ne pas faire du goût du beau une
ruse du diable. Il n’abandonnait pas toute sa primitive fiction de l’Éros
chrétien. Cependant il apercevait désormais ce que cette fiction,
sous sa forme archaïque, avait pu engendrer d’erreurs et de
souffrances. Par ailleurs il se préparait à vivre sa version
personnelle de l’amour chrétien dans ses diverses amitiés
comme dans ses combats en faveur des hommes opprimés[24]. Cette lucidité était
celle d’un homme qui était passé de l’écriture
à l’action, après avoir longtemps subordonné l’action
à l’écriture. Le dernier Gide, enfin apaisé de ses
tourments d’intellectuel et d’écrivain, allait donc vers
1939, confesser comme telle sa fiction et l’origine, la vitalité
et la productivité de cette fiction, à son ami Denis de
Rougemont. En effet, le célèbre auteur de L’Amour et l’Occident rapporte dans un des ses articles
une confidence capitale de Gide[25]. Gide, lecteur de Rougemont, reconnaissait la pertinence de son analyse
de l’amour et l’importance du mythe tristanien pour l’intelligence
de sa vie personnelle. Il apercevait dans l’amour courtois et chaste,
chanté par les troubadours, l’erreur qu’il s’était
efforcé de dépasser dans le mariage, mais qu’il avait
lui-même transportée à son insu dans sa culture
matrimoniale, en pratiquant, dans le lien matrimonial, le déni du
désir et du plaisir féminin, et en supposant surtout le même déni
chez la plupart des femmes et des épouses. Il s’apercevait
à quel point ce déni féminin du plaisir l’avait
habité lui-même, était devenu une part de lui-même, l’âme
fidèle et mélancolique de Tristan qu’il lui fallait rejeter
à l’aide la démonie de Don Juan dans des aventures
homosexuelles sans fins, mais aussi dans les rares expérimentations
hétérosexuelles antérieures et postérieures au
mariage. Gide s’apercevait enfin qu’il s’était
efforcé dès les origines de contrarier cette démonie de l’amour
chaste, par une démonie opposée et néanmoins trop
accueillante à son ennemie. Entre les « deux
âmes » en guerre d’André Gide, il y avait
toujours eu un dialogue. Entre le refus et l’acceptation de Madeleine, entre
1890 et 1896, il y avait eu, en 1893 à Biskra, interrompue par l’arrivée
inopinée de la mère, l’initiation hétérosexuelle avec Meriem
ben Atala. Puis beaucoup plus tard, postérieure à la
lucidité conquise, il y avait eu la proposition surprenante de
paternité faite à la fille des ses amis, Maria van Rysselberghe,
et qui allait être acceptée par elle. De là allait
naître Catherine Gide. Dans cette démarche de paternité,
Gide soumettait délibérément l’instinct sexuel au
désir de génération, et produisait du même coup, hors
de l’adultère mythologique associé au mythe de l’amour-passion, la modalité de l’instinct
sexuel contrôlé, conforme à la finalité et à
la fécondité du mariage Chrétien. Il pouvait mesurer
expérimentalement à quel point le déni du désir
sexuel féminin, le refus d’engendrer dans le beau en raison de la
malédiction biblique sur la génération, était
entré non seulement dans son imaginaire personnel, mais dans l’imaginaire
commun d’André et de Madeleine, avait constitué leur mythe
personnel depuis les origines et, en dépit des efforts de Gide, avait
contribué à l’échec de leur mariage. L’aperception du mythe personnel, à savoir l’importation
préjugée favorable du mythe occidental de l’amour courtois
au cœur du mariage, et leur inévitable collision, suscitait donc
une négation de ce mythe et la dissociation corrélative des ses
éléments. Ainsi la conscience analytique de Gide conduisait une
transformation délibérée et volontaire de son mythe
personnel de l’Éros chrétien. Ce dernier inscrit puis
désinscrit du programme matrimonial, pouvait alors être inscrit
dans une procréation entièrement délibérée
et une paternité entièrement assumée. Par une étrange ironie du sort, Gide, l’iconoclaste
conscient, accomplissait son Éros chrétien hors du lieu
institutionnel désigné par les églises et les traditions
chrétiennes. La rupture avec le christianisme était objective, et
objectivement consommée. Mais elle n’était pas subjective.
En effet, Gide, fidèle à lui-même, continuait à
préférer la justification éthique à la
recommandation de croire du fidéisme, et s’il aggravait ainsi ses
distances vis à vis de toutes les églises, il conservait
toutefois son Christ[26]. Et ce Christ maintenu, subsistant, allait devenir lui aussi une
nourriture terrestre : l’ennemi du malheur des hommes, celui dont la
parole nourrissait en Gide l’amour de l’humanité
opprimée et souffrante qu’il allait découvrir dans les
colonies de l’Afrique Équatoriale Française. La
découverte de l’oppression coloniale et des méfaits du
capitalisme allait confirmer le « contemporain capital »
dans son relatif abandon de la littérature. L’esprit militant
allait se manifester ailleurs, dans un humanisme très volontariste qui
voulait prendre en compte les besoins des masses exploitées et
opprimées. Il en résulta le témoignage critique des
méfaits du colonialisme découverts lors des voyages au Congo et
au Tchad. Il en résulta aussi la fondation avec Malraux du Comité
de Vigilance des Intellectuels antifascistes Il en résulta enfin aussi
bien l’engagement dans le communisme que le désengagement
proclamé lors du célèbre Retour d’URSS. L’engagement de Gide dans les luttes de son
siècle, son ouverture au monde contrastait infiniment avec la
clôture familiale et infantile originelle et avec la clôture
littéraire qui l’avait prolongé. Clore en 1925-26 cette
période de clôture fut l’objectif majeur du premier et
dernier roman : Les Faux-monnayeurs. Une fois l’ouvrage achevé, Gide s’en
va pour un long voyage en Afrique. Si le voyage gidien primitif avait
été exotique et initiatique, il allait prendre désormais
une signification plus complexe. Il ne s’agissait plus seulement des
fêtes sensuelles et esthétiques, mais de leur sublimation dans d’un
amour intellectuel et sensible du monde humain, amour initié et nourri
par l’attention portée à la jeunesse, à sa
nouveauté, et à ses promesses d’avenir. Éros
était devenu la ruse et l’instrument d’Agapé
conformément au mythe personnel de Gide. Pour ce nouveau voyage d’initiation au monde humain,
qui attendait Gide, voyage où l’attention à l’homme
voulait être sa prière naturelle, il lui avait fallu liquider le
passé, surmonter l’enfance et construire les textes de cette
assomption dans le tir groupé des trois confessions : 1) Corydon, 2) Si le grain ne meurt et 3) Les Faux-monnayeurs. Soit respectivement,
1° accepter sa nature, 2° comprendre son histoire personnelle
et 3° dépasser le mensonge et la fausse monnaie de l’art
par un dernier éclat d’ironie littéraire. Il fallait donc,
pour se détacher de l’écriture, mettre en abyme une certaine
imposture de l’art et une certaine impuissance de l’artiste…
dans une œuvre d’art. Cette œuvre apparaîtrait encore
narcissique mais serait cependant férocement autocritique voire
même autodestructrice. Elle inscrirait le travail de la
négativité dans une virtuosité esthétique à
la Oscar Wilde. Elle retournerait cette virtuosité contre
elle-même. Elle oserait écrire le roman de l’impuissance et
de l’inutilité d’écrire. Écrire donc, à
l’appui de l’affirmation et de l’aveu
pédérastique (Corydon et les mémoires) un roman original. Elle associerait
ainsi essai et roman comme tant d’autres écrivains le feront
méthodiquement ensuite. Parmi lesquels Albert Camus et Jean-Paul Sartre.
Tel fut le principe du roman intitulé Les Faux-monnayeurs, roman légèrement
crypté de l’échec et de la fausse monnaie du roman. Ce
roman serait intensément ironique vis-à-vis d’un romancier
qui échouerait à écrire le même roman que Gide, et
il détruirait les prétentions esthétiques et humanistes du
romancier en confiant à un auteur plus savant que lui la
déconstruction romanesque des sources empoisonnées de la
créativité. Le roman-testament de Gide ferait échouer
délibérément le roman d’Édouard ainsi que la
prétention de ce romancier, généreux mais aveugle,
à guider ou sauver les âmes et à faire du bien à ses
semblables. Un roman singulier assignait ainsi à la littérature
la mission de triompher d’elle-même et de faire signe vers ce qui
la dépasse. Édouard le généreux, quoique plus
lucide et plus humain que tous les autres, échoue à écrire
son roman, « ses Faux-monnayeurs » après avoir
traversé les milieux sociaux et les familles chrétiennes,
catholiques ou protestantes, en décomposition et recomposition morale
sans pouvoir y apporter de remèdes. Edouard, subjectivement romancier stendhalien
du miroir qu’on promène le long d’une route, n’apercevait
pas dans son écriture le sens et la portée de ses initiatives
personnelles. Gide, à la fois tuteur et tueur d’Edouard, reprenait la thématique de L’Idiot de Dostoievski. Gide montrait le travail
destructeur de la fausse monnaie qui on le sait, depuis la loi de Gresham, chasse
la bonne. Il pavait
l’enfer terrestre des hommes des bonnes intentions de la vertu chrétienne aveugle.
Gide étudiait en naturaliste l’âme de ceux qui veulent bien
faire et qui introduisent à leur insu le mal. Comme le prince Mychkine
de L’Idiot,
le héros gidien introduisait le mal par le bien et le bien par le mal.
La souffrance et la mort surgissaient des initiatives malencontreuses de ceux
qui, tel le romancier, veulent faire leur salut sur le dos des autres, et
contribuent à leur chute. Ainsi Édouard pour Laura, Olivier et
Boris. À l’inverse, la Rédemption surgissant du satanisme
ou du cynisme désespéré des professeurs de mal, Gide
semblait faire écho au propos du personnage de Fédor
Dostoïevski : « Ne haïssez pas les athées, les
cyniques, les professeurs de mal, car beaucoup sont bons, surtout à
notre époque. » Ainsi le cynisme d’Armand Vedel, lucide
sur les désirs d’émancipation et de liberté de sa
sœur Sarah, enferme Bernard Profitendieu et Sarah Vedel dans une chambre
et découvrant dans un petit matin de voyeur ironique, les jeunes amants
ensommeillés dans leur lit, il est saisi par l’émotion[27]. Il tombe à genoux, joint
les mains et religieusement prie devant l’icône de la tendresse. Le calculateur cynique Armand Vedel est tombé
à son insu dans le lyrisme. Comme souvent chez Gide, l’ironie d’un
personnage le sauve de l’émotion et l’émotion le
sauve de l’ironie. Ce double mouvement répond à une double
discipline, car chaque discipline doit modérer les excès de l’autre ;
la discipline de l’esprit doit modérer l’excès de l’émotion
et l’exercice de l’émotion la cruauté de l’esprit.
La conscience égarée dans l’excès de l’ironie
se retrouve elle-même dans un moment de lyrisme. Or Gide ne se moque pas
de ce lyrisme, et il prend soin de montrer que l’émotion atteint
facilement et subitement un personnage ordinairement cynique. Quelle
signification donne-t-il à l’émotion ? S’agit-il
d’une Visitation divine ou bien d’un trouble physiologique ?
Sotte question issue du dualisme ordinaire entre l’âme et le corps.
Un peu plus loin dans le roman, Edouard déclare à Bernard :
« Tenez : je crois que j’appelle lyrisme l’état
de l’homme qui consent à se laisser vaincre par Dieu[28]. » Bernard
lui objecte alors : — Ne pensez-vous pas que
cet état de Visitation divine est explicable physiologiquement
par… — La belle avance !
interrompit Édouard. De telles considérations, pour être exactes,
ne sont propres qu’à gêner les sots. Il n’est
certes pas un mouvement mystique qui n’ait son répondant
matériel. Et
après ? L’esprit pour témoigner ne peut se passer de
la matière. De là le mystère de l’incarnation. — Par contre la
matière se passe admirablement de l’esprit. — Ah, nous n’en savons rien » dit Édouard en riant. Bernard
était fort amusé de l’entendre parler ainsi. D’ordinaire Édouard se livrait peu. L’exaltation
qu’il laissait paraître lui venait de la présence d’Olivier. Le lyrisme d’Édouard,
en train de sauver Olivier de la mort en conversant avec Bernard comme on le
voit dans ce passage ne nie pas la dimension physiologique du mysticisme mais l’affirme
comme le moment matériel nécessaire de ce qui reste,
malgré ce moment matériel de l’esprit. Et il n’y a
pas d’autre mystère de l’incarnation. Le mouvement du
cœur aimant n’est pas dissociable des mouvements du corps qu’il
habite naturellement. Il n’y a pas d’amour sans incarnation. La
dissociation puritaine du désir et de l’amour n’est
même pas chrétienne, et elle est, aux yeux de Gide,
anti-chrétienne. La nature de l’homme n’est corrompue qu’en
l’absence de la grâce, et l’Eglise elle-même enseigne
dogmatiquement que la grâce ne détruit pas la nature mais la
parfait. L’esprit aimant est aussi forcément un corps ému,
ce qui ne veut pas dire bouleversé par l’émotion, mais
animé, mis en mouvement et chassé du repos et de l’inertie
du sommeil par l’objet aimé comme l’a toujours
été Éros. Qu’il soit païen ou chrétien,
Éros est toujours le moteur du mouvement de l’amant vers l’aimé. Il faut donc ici conclure. Si l’Éros chrétien, ne doit pas rester une pure mythologie, si la fiction qu’il a été pour Gide doit correspondre à un vécu spirituel conforme à l’idée chrétienne de l’amour, le mouvement qu’il est de l’amant vers l’aimé qui est ce qu’il désigne depuis ses origines grecques, doit intégrer la douceur chrétienne et l’esprit de la douceur dans des communions indistinctement spirituelles et charnelles. Le don de l’Agapé peut et doit devenir le régulateur d’Éros, substituer l’amour gratuit de donner ce qui est bon au désir cupide — et coupable — de posséder ce qui est beau. Par cette substitution, l’Agapé peut devenir du même coup le modérateur, voir l’extincteur de cette cupidité sensuelle et respecter ce corps désiré et désirable de l’aimé parce que ce corps est devenu l’apparition émouvante de l’âme. Telle semble pour André Gide la seule version possible et vivable de l’Éros chrétien, telle est la vérité secrète et occultée de cet étrange esprit de chasteté sans la chasteté qui caractérisait la fiction primitive. Cette fiction initiale s’était avérée expérimentalement invivable. L’esprit de chasteté était mortel pour le désir. Or le désir vivant et vivace était nécessaire à l’incarnation de la tendresse. Le projet de l’Éros chrétien primitif, archaïque et matrimonial, de nier la chasteté initiale n’était que la négation de la négation de la cupidité sensuelle. Cette double négation n’était nullement le retour à ce qui devait être l’affirmation de la vie dans la spontanéité du désir. L’amour cérébral, violemment purgé du désir immédiat, et donc cupide, du bon ou du beau n’était qu’une mortelle contradiction. Il faisait triompher le déni puritain du corps et il exilait l’homme hors de lui-même, hors de la nature sensuelle d’un être sensible. Exil intolérable de l’âme désincarnée pour laquelle il fallait chercher une issue vivable, afin de rentrer chez elle. Aux yeux de Gide, la grâce de l’Agapé chrétienne ne devait pas détruire l’Éros naturel et naturellement païen, mais l’intégrer dans sa gratification, en inclinant vers la joie lucide de la générosité cet aveugle mouvement du corps et de l’esprit aspiré vers le bon et le beau. Ainsi Agapé pouvait-il faire d’Éros son serviteur docile et lucide, une fois qu’il a compris et dépassé son aveuglement. Si Gide avait pu réussir à vivre, dans le lien matrimonial, sa fiction de L’Éros chrétien, cet Éros y aurait été en vérité le serviteur d’Agapé. Mais Gide ne peut vivre sa fiction dans le lieu matrimonial qu’il avait élu pour la vivre, et il la déplace donc vers d’autres lieux et d’autres liens. Il cherche à la montrer dans la fiction romanesque des faux-monnayeurs, en particulier dans le contraste entre Edouard et Robert de Passavant, la cruauté du désir sans tendresse et la bonté qui sauvegarde les âmes en péril, d’autant mieux qu’elle se sent appelée par la beauté fragile de ces âmes. Quant à savoir si Gide sut être, dans toutes les occasions de sa vie amoureuse, à la hauteur de son idéal amoureux à vocation éducative, il faut craindre que non. Du moins si l’on en croit ses propres amis qui témoignèrent des intermittences de son idéal[29]. Pédéraste chrétien, ou se voulant tel, Gide restait hanté et habité depuis l’enfance par une pulsion pédophile à laquelle l’affaiblissement de l’âge et de la vieillesse pouvaient donner du regain. Gide succomba plus d’une fois, voire constamment à cette pulsion. Cette pulsion, certes, était, en principe, dominée partiellement puisque l’idéal pédérastique bien compris devait contribuer à la modérer et puisque cet idéal devait en principe la contrarier, constituer la règle et le frein de ce penchant comme tout amour véritable est la règle et le frein du penchant sexuel. Pour André Gide, ce penchant archaïque, constitutif, cette libido infantile littéralement rémanente représentait le terrain parfait de la régression et donc du péché et de la « chute » morale pour l’auteur de Corydon. Gide ne fut donc pas à la hauteur de son Éros chrétien. Pouvait-il l’être ? Mystère. Mais quel chrétien autre que le Christ n’a pas renié pratiquement l’Évangile ? Gide n’échappe pas plus que tous les autres hommes à cette règle cruelle mais juste qui dit que, la plupart du temps les meilleures idées — les meilleures aux yeux des hommes qui les conçoivent —, quand elles s’avèrent impuissantes à les sauver, les condamnent. Mais Gide savait cela parfaitement. Albert Wiel NOTES [1] Éros et Agapé : La notion chrétienne de l’amour et ses transformations. par Anders Nygren, Professeur à l’université de Lund. Traduit du suédois par Pierre Lundt, 1943, Aubier. [2] Voir le Banquet de Platon : Éros y est philosophe et Socrate y est le « serviteur d’Éros » : le portrait d’Éros par Diotime et de Socrate par Alcibiade se suivent et le second se superpose au premier. Socrate incarne la fiction de Diotime [3] Évangile de Jean et Épître de saint Paul aux Corinthiens. [4] L’hellénisation du christianisme y
est attestée dans les livres sapientiaux. [5] Méthode de construction rationnelle d’un concept sociologique, en l’occurrence celui de l’entrepreneur capitaliste dans son ouvrage : L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. [6] Il va de soi que cet examen est entièrement dépendant des données autobiographiques fournies par l’auteur dans toutes les œuvres où il parle de lui-même nommément et dans les fictions ou il disperse et met en scène sa propre pluralité et ses propres tensions et oscillations dans les multiples personnages où il peint un moment de lui-même. [7] Si le grain ne meurt, Folio, Gallimard. [8] Les Cahiers et poésies d’André Walter. Collection Poésie/Gallimard. Journal d’un écrivain en gestation par un autre écrivain en gestation qui tient, lui aussi, un journal, miroir et examen d’une écriture située hors du journal. Méta-écriture de l’écriture Journal d’un fou qui projette sa folie dans l’écriture et entend donner vie à un personnage : Allain qui sera son double et aboutira lui aussi à l’échec. Sombre mysticité, religiosité, désir de fusion charnelle, discours suave et exalté sur la douleur et la douceur de la mortification, composent l’atmosphère enfiévrée, de cet ouvrage hanté par l’imitation du Christ. [9] On pourrait dire à cet égard que les formules mystiques sont des variations infinies sur une possible habitation de l’esprit dans un corps transfiguré. Le militant du christianisme mystique veut trouver et vivre la douceur « surnaturelle » dont les Évangiles revêtent le Christ. Il veut christianiser Éros en érotisant le visage infiniment doux du Christ Une phénoménologie (ou une peinture) du corps chrétien sera donc une phénoménologie de la douceur et réciproquement. [10] Pages 130 et 131 des Cahiers et poésies d’André Walter où s’expriment l’illusion et la désillusion, le désir de l’impossible étreinte de Dieu : « Tout mon corps vous souhaite; le désir de vous me tourmente » ; et l’agonie de la prière dans la critique de l’âme par la raison : « Allons c’est fini pour ce soir, il faut se coucher sans son Dieu. » [11] Ce roman fictif d’André Walter intitulé Allain est rêvé et préparé plus qu’il n’est écrit et son projet par André Walter indique que cette fiction aurait eu la rigueur géométrique de l’Éthique de Spinoza [12] Pas question d’objecter les risques de la consanguinité. La mère de Gide objecte que leur amitié est celle des frères et sœurs. Elle s’appuie donc sur l’horreur de l’inceste. Elle changera d’avis sur son lit de mort dans l’espoir de « confier » son fils à sa nièce et à la partie d’elle-même qu’elle imaginait survivre dans sa nièce. Une des sources majeures de l’échec du mariage ! [13] Gide l’attendait d’autant plus que le médecin consulté par lui avant son mariage lui avait déclaré que ses tendances homosexuelles disparaîtraient d’elles-mêmes dans le mariage. [14] C’est là l’objet des fameuses Nourritures terrestres dont le premier livre commence par un fameux interdit et impératif négatif : « Ne souhaite pas, Nathanaël trouver Dieu ailleurs que partout. » [15] Gide raconte dans Si le grain ne meurt l’étrange superposition de deux tendances dans sa vie ; d’une part la tentation de se convertir à un catholicisme sans puritanisme (il est travaillé dans ce sens par le converti Paul Claudel) et d’autre part celle d’écrire un livre critique : Le Christianisme contre le Christ. Il semble que le lieu commun de ces deux tendances soit précisément l’Éros chrétien. [16] Celui que saint Augustin raconte dans ses Confessions et dont il transpose le schéma dans sa vision de l’histoire humaine, à savoir dans la Cité de Dieu. [17] Gide a souligné le caractère dangereux de la connaissance prématurée de soi. « Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s’observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à bien se connaître ne deviendrait jamais papillon. » Nouvelles Nourritures terrestres, Livre 3, II. [18] C’est sans doute en expert de la sensibilité artistique qu’Oscar Wilde avait recommandé à Gide, en tant qu’artiste et pour rester un artiste fécond, d’écouter sa différence et de ne jamais rien sacrifier de soi. L’immoraliste Wilde allait remplir, de son hédonisme et de son naturalisme anti-chrétien, en décembre 1891, à Paris, les oreilles et l’esprit du jeune d’André Walter-Gide. [19] D’où les reprises et les variations des mêmes thèmes dans l’œuvre de Gide, Soit celui de la grâce manquée ou perdue, soit de la nature présente ou retrouvée : le retour périodique des Nourritures terrestres. [20] Le véritable artiste est celui qui écoute son instinct et qui s’oppose à son époque, « qui apporte, comme disait Wilde, des réponses aux questions qui ne sont pas posées » Journal 1925. Le même journal contient aussi au 1er janvier 1892 : « Wilde ne m’a fait, je crois, que du mal. Avec lui, j’avais désappris de penser. » [21] « Il vaut mieux se marier que de brûler » St Paul, Épître III, aux Corinthiens. [22] Claudel somma Gide de retirer une page « homosexuelle » des Caves du Vatican. Il la jugeait scandaleuse. Gide ne le fit pas et interrompit définitivement sa correspondance, mais non ses entretiens, avec le poète chrétien ! [23] Le « docteur » Corydon ne s’intéresse qu’à l’homosexualité masculine qu’il désigne sous le nom d’uranisme. Il veut apercevoir le goût du beau dans l’attrait du mâle pour le mâle, et cet attrait semble manquer donc, à ses yeux dans l’attrait de la femelle pour la femelle et dans une homosexualité féminine qui lui reste obscure et qu’il n’analyse sans doute pas pour cette raison. [24] Cette transition du travail littéraire à l’engagement dans les luttes du siècle fit qu’on appela Gide le « contemporain capital » avant que Sartre, relayant d’ailleurs consciemment Gide, n’hérite du nom et de la charge. [25] Se rapporter à l’article intitulé « Les deux âmes d’André Gide », dans Les Mythes de l’amour, collection Idées-Gallimard. On pourrait le résumer en parlant du dialogue et de la correction mutuelle de Tristan par Don Juan. [26] Voir sur ce sujet les pages du Journal de 1916 sous le titre Numquid et tu, Pléiade, Gallimard. On n’y trouve aucune angoisse métaphysique sur l’existence ou non de Dieu, et aussi bien tel n’est pas le problème de Gide. On y trouve l’affirmation de la valeur infinie et l’amour divin (l’Agapé) de l’homme qui donne sa vie et qui se sauve en la perdant. [27] Les Faux-monnayeurs. Troisième partie, chapitre 9, p. 295, éd. Folio. [28] Ibid., chapitre 10, p. 304. [29] Les amis fidèles de Gide, dont Roger Martin du Gard et Maria van Rysselberghe — dite « la petite dame » —, amie et voisine de Gide, ainsi que sa femme Madeleine, confirment les propos de Gide lui-même dans Si le grain ne meurt, lorsqu’il fait état de ses impulsions pédophiles. Celles-ci sont antérieures, contemporaines et postérieures à l’affirmation de la vocation « pédérastique » qui s’avère donc incapable de les supprimer ou de les sublimer dans des amours masculines platoniques. Lire sur ce point le tonique et lucide essai récent (paru en novembre 2001) du sinologue Simon Leys : Protée et autres essais (NRF, Gallimard). On trouve dans cet essai la référence à un propos du Journal où Gide disait ne s’intéresser qu’à deux choses : la pédérastie et le christianisme. |
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