Revenir : Autour des numéros d'Atala…
Serge Meitinger : Armand Robin. Traduire, non traduire, se traduire. Serge Meitinger est professeur à l'Université de la Réunion. Nombreux articles et recueils de poésie. Ouvrage : Stéphane Mallarmé, Hachette, 1995. © : Serge Meitinger.
Armand Robin Quest-ce que traduire ? Armand Robin qui, en France, fit entrer la traduction poétique dans sa dimension moderne[1], considérait ce travail comme une manière essentielle de saffronter à soi. Et chez lui la tâche du traducteur supplanta celle du poète, pour le meilleur et pour le pire. Paul Valéry, traducteur de Virgile, avait limpression de remonter « du poème achevé [ ] vers son état naissant » et il écrivait dans les Variations sur les « Bucoliques » : Le travail de traduire, mené avec le souci dune certaine approximation de la forme, nous fait en quelque manière [ ] remonter à lépoque virtuelle de [la] formation [du poème que nous traduisons], à la phase où létat de lesprit est celui dun orchestre dont les instruments séveillent, sappellent les uns les autres, et se demandent leur accord avant de former leur concert. Cest de ce vivant état imaginaire quil faudrait redescendre, vers sa résolution en uvre de langage autre que loriginel.[2] Nul traducteur nignore « ce vivant état imaginaire » et chacun sexalte à la pensée de remonter à la source même du verbe poétique voire du Verbe et dy communier avec lâme de celui qui a écrit jadis ou naguère dans un autre idiome que le sien. Armand Robin a connu cette impression et il a voulu, un temps, faire de cette découverte le fondement de ce quil appelle, à part soi, une « non-traduction » : il ne sagirait plus de transcription ou de transposition, de fidélité ou dinfidélité à loriginal, mais dun type particulier dosmose : […] je me fis tous les grands poètes de tous les pays, de toutes les langues. Jatteignis un Eden davant la Tour de Babel ; tous y parlaient une outre-langue ; araire allègre, mon âme y buta de souche en souche au long de la parole intègre. Je me perçus général et universel. Je jalousai le Verbe. Je fus heureux.[3] Le poète-traducteur donne ici pour une réconciliation ontologique sans partage, susceptible dunir tous les poètes de tous les temps dans la proximité du Verbe, ce qui est le seul fait de lélan initial propre au traduire. Il décrit ainsi sur le mode de la légende une aventure qui ne saurait pourtant se résumer à son prime essor. Mais, plus douloureusement, à lorée du livre Quatre poètes russes, Armand Robin écrit : Cest avec terreur quaujourdhui je me sèvre de ces quelques poèmes russes où je me suis traduit.[4] Nous ne sommes plus au début du processus de traduction mais à la fin : au moment de publier, de rendre public et patent ce qui fut une expérimentation ontologique personnelle. Le traducteur a peur de se livrer à autrui à travers luvre dautrui quil a faite apparemment sienne et dêtre ainsi gravement dépossédé. Mais en fait le sentiment daliénation est double, non parce quArmand Robin redoute de profaner un « paradis » ou une « patrie » quil aurait atteints par son travail de traducteur et den perdre lexclusivité, mais parce que cette publication va révéler, à ses propres yeux dabord, quil na atteint ni le moi ni la patrie. Il nomme dailleurs la poésie russe quil traduit avec passion « la plus constante de mes non-patries » et cest à travers lexpérience dAlexandre Blok écrivant Les Douze et quArmand Robin revit en traduisant le poème quil précise au mieux la difficulté absolue quil y a à « se traduire » : Autre pas scandé dedans mon pas, ce poème depuis dix ans ma évité de me rencontrer. Courbé, plein de non-pouvoir, indiciblement harassé, je fus aidé par lui à percevoir, dune façon presque physique, que mes authentiques jours se déroulent sans moi, dans un temps où je ne puis pas faire un pas et où, cependant de lautre côté dun mur, jentends déjà que tous mes pas résonnent. Je sais, dune conscience extrême, que jai demandé à cet écrit le moyen de rejoindre, en franchissant une terrible ligne, cet autre versant où se trouve ma vie et où déjà le temps coule avec une autre qualité.[5] « Se traduire » nest donc pas se rejoindre pour jouir de soi dans un nirvana égoïste ni retrouver lUn où le moi serait pacifié dans luniversel. « Se traduire », cest déjà ce qua fait Blok lui-même quand il a écrit, hors de lui et comme en transe, son célèbre poème. Armand Robin bute sur cet exemple parfait et le revit pour son compte : le vrai moi nest pas en moi mais dans une distance presque infime bien quinfranchissable. La tâche de celui qui « se traduit » dans un texte original ou dans le texte dautrui est de sortir de soi pour savancer et se projeter vers le vrai soi, fût-ce pour se heurter au mur qui interdit le passage et la coïncidence. Et cette tâche revêt une impérieuse nécessité ontologique : Je demande, avec linsistance la plus sincère, quon ne me loue pas davoir réussi à me traduire en ce poème russe : implacablement mené, étrange étranger, hôte du non-temps et du non-espace, serf dun impitoyable futur, je ne dois pas une seule seconde marrêter de ce côté-ci ; je dois aller me fracasser contre une porte qui ne souvrira pas et derrière laquelle pourtant mes vrais gestes mattendent pour être vêtements de mes bras, de mes épaules, de ma nuque.[6] La vérité du pas, du corps, du rythme est à ce prix et lélan jubilatoire qui fait remonter à la source des voix, à la fontaine doutre-langue ne peut que se briser sur cette porte qui ferme définitivement laccès que sa seule présence matérialise. Quest-ce que traduire pour Armand Robin ? Tout le contraire dune tâche anodine, cest obéir à un impératif catégorique qui jette le sujet dans une quête infinie. Traduire, non traduire, se traduire : pour le meilleur coïncider avec un état naissant qui rendrait à lUn, pour le pire se chercher hors de soi et se heurter à la limite qui sépare le même du même. Serge Meitinger
NOTES [1] Selon un propos dAntoine Berman lors du séminaire dYves Bonnefoy au Collège de France, 2 janvier 1991. [2] Paul Valéry, Variations sur les « Bucoliques », uvres, Pléiade, Éd. Gallimard, Paris, 1957, Tome 1, pp. 215-216. [3] Armand Robin, Poésie non traduite, Eux-Moi, Éd. Gallimard. Paris, 1953, p. 11. [4] Armand Robin, Quatre poètes russes, Éd. Le Temps quil fait, Cognac, 1985, p. 7. [5] Ibidem, p. 12. [6] Ibid. pp. 12-13.
Lire par ailleurs, dans notre site, deux autres textes de Serge Meitinger : |
Revenir : Autour des numéros d'Atala…
Lycée Chateaubriand
Tél. : 02 99 28 19 00 - Fax : 02 99 28 19 05
Second Cycle, Abibac, Classes Préparatoires
136 boulevard de Vitré
BP 90315 - 35703 - RENNES Cedex7