Articles d'Atala en texte intégral
UNE HISTOIRE RENOUVELÉE La Première Guerre mondiale
Le
caractère exponentiel de l’extension de la recherche historique,
depuis deux ou trois décennies, rend de plus en plus
problématique la nouveauté historiographique telle qu’elle
pouvait encore se manifester vers le milieu du XXe siècle,
lorsque naissait la « nouvelle histoire ». Il est
d’ailleurs significatif qu’on chercherait vainement, à notre
époque, l’équivalent de Lucien Febvre, d’Ernest
Labrousse, de Fernand Braudel. Il subsiste cependant — tant mieux pour
les chercheurs — des domaines où l’on a vraiment
l’impression de lire et d’entendre du nouveau. L’un des plus
significatifs, depuis les quinze dernières années, me
paraît être la Première Guerre mondiale. Il y avait pourtant
là, assurément, un objet historique on ne peut plus traditionnel,
sinon carrément ringard. Or il est devenu un des fronts pionniers de
l’histoire contemporaine, pour quatre raisons :
l’émergence d’une nouvelle génération
d’historiens, le succès actuel de l’histoire culturelle[1] ; une remarquable réussite
muséographique : l’Historial de Péronne ; enfin
une collaboration résolument européenne, phénomène
encore rare entre les historiens alors que l’Union européenne
avance à grand pas sur tant d’autres terrains. Ce n’est
d’ailleurs sans doute pas un hasard si la collaboration intellectuelle
transfrontières s’est développée
précisément sur cet objet : la Première Guerre
mondiale. Pour mieux
mesurer le chemin parcouru, il n’est sans doute pas inutile de rappeler
dans ses grandes lignes l’historiographie traditionnelle du premier
conflit mondial, ou plus exactement les historiographies ayant prévalu
jusqu’au milieu des années 1970, avant de déceler les
lignes de forces de la nouvelle écriture. Les
historiographies traditionnelles Un(e)
historien(ne) de ma génération a pu avoir été, en
bonne logique, en contact, biographiquement parlant, avec deux
manières bien différentes de présenter la question :
celle qu’il avait éventuellement reçue, quand il
était potache, puis celle qu’il diffusa à son tour, en
général en réaction ouverte à la
précédente. Qualifions la première, peut-être
schématiquement, d’esprit ancien combattant, et la seconde, tout
aussi schématiquement d’hypercritique. Il va de soi que ce
parcours ne saurait avoir de valeur paradigmatique et épuiser la
singularité des itinéraires individuels de formation, sans
parler de l’originalité des esprits rebelles au conformisme, comme
il en existe heureusement à toute époque. Parlons
plutôt de tendances lourdes, sinon dominantes, ayant pu quand même
marquer durablement le discours scolaire en la matière. Qui n’a pas subi, pour
commencer, ces interminables leçons qui menaient l’étude de
14-18 presque jusqu’au terme du premier trimestre, au risque, recommencé
année après année, d’amputer
sévèrement la fin du programme officiel ?
C’étaient de ces cours dont on sentait, un peu comme ceux sur la
Révolution française et pour des raisons analogues, qu’ils
faisaient passer un frémissement dans la raideur pédagogique la
plus habituelle. Il avait d’abord fallu patienter dans les obscurs
arcanes de la « Question d’Orient », culminant dans
l’imbroglio des guerres balkaniques dont nul ne pouvait alors
imaginer qu’elles ressurgiraient un jour. Passaient les vieilles photos
des acteurs emblématiques de ce monde à la veille de
disparaître : les rouflaquettes blanches du vieux
François-Joseph, la mine renfrognée de Poincaré, Guillaume
II et son aréopage d’officiers, aussi raides que les pointes de
leurs casques ou leurs interminables manteaux. Les choses sérieuses
commençaient avec la tunique ensanglantée de l’archiduc,
dans l’antique automobile, à Sarajevo. Face à des gamins
— j’évoque évidemment un temps de lycées non
mixtes — qui « accrochaient » facilement, de
façon quasi ludique, à l’objet guerre, des enseignants
d’âge mûr, qu’on devinait parfois officiers de
réserve, n’épargnaient aucun détail sur les plans
(tout le monde connaissait son Schlieffen, version révisée par
Moltke le Jeune), les offensives, les contre-offensives. Les cartes
murales ne manquaient pas alors et, à défaut, de grandes
flèches à la craie marquaient sur les croquis au tableau les
galopades irrésistibles d’août et septembre 14. Avec une
minutie de sergent-major, le matériel mis en œuvre était savamment
aligné : canons de tout calibre, avec une mention spéciale
pour le 75, symbole du génie français, et pour la Grosse Bertha,
image un peu stupide de kolossale barbarie. Les ruineux Dreadnoughts, qui
avaient été l’orgueil des marines d’avant-guerre, rouillaient
au mouillage, tandis que les audacieux U-Boote
écumaient le proche Atlantique. Il se trouvait même quelquefois un
original pour évoquer l’épopée africaine de
l’insaisissable Von Lettow-Vorbeck. C’était bien entendu la
France qui avait supporté l’essentiel de l’effort de guerre
côté allié : la grande bataille par excellence
était Verdun, duel franco-allemand, alors que celle de la Somme, tout
aussi importante mais anglo-franco-allemande, était presque
occultée. Enfin les leçons d’Emmanuel de Martonne
n’étaient pas perdues : une fois que les canons
s’étaient tus, nous avions droit au même scrupuleux
détail pour les réaménagements de la carte de
l’Europe, avec ses points d’achoppement : la Sarre, Teschen,
Trieste, Dantzig, etc… Du comment, nous savions à peu près
tout, sinon presque trop ; sur le pourquoi, en revanche, nous restions sur
notre faim. Ce fut
donc le pourquoi qui domina ce qui nous parut la « nouvelle histoire »
de la Première Guerre mondiale, telle qu’enseignée dans les
Universités durant les années soixante, avec une transposition
rapide, une fois n’est pas coutume, dans les manuels du secondaire.
C’était l’époque qu’on a qualifiée des
« grands récits » en histoire, au sens de la
recherche d’explications aussi globalisantes que confortables pour
l’esprit. L’accent était désormais mis sur les causes[2] et les conséquences, sur
l’amont et l’aval, plus que sur le conflit lui-même. La
prépondérance de l’aspect relations internationales,
conduisait immanquablement à enchaîner les causes les unes aux
autres, en particulier les impérialismes au sens large :
Renouvin était revisité par Hilferding et Lénine. En
dernière instance, les rivalités commerciales et
financières entre grandes puissances avaient fini par se régler
au canon. On pouvait pratiquement lire, par transparence, les analyses
contemporaines, durant les sixties, sur la « république
impériale » américaine, surarmée et
défendant par la force, sous toutes les latitudes, les
intérêts de ses entreprises multinationales. Des
responsabilités dans le ratage du règlement final, à
Versailles, il n’était finalement question que rapidement :
la naïveté de Wilson, la rouerie de Clemenceau,
l’injustifiable victimisation de l’Allemagne. On insistait bien
davantage sur les conséquences, révolutionnaires et contre-révolutionnaires,
en Russie, en Allemagne, en Hongrie. Ainsi se construisait une logique
conduisant, en deux décennies, de la Grande Guerre au
phénomène totalitaire. Dès lors le conflit
proprement dit faisait l’objet d’un intérêt
limité. Le discrédit jeté sur « l’histoire
bataille » par une histoire des mentalités alors triomphante
s’accompagnait du discrédit jeté sur l’esprit ancien
combattant, bien qu’il eût fait l’objet d’une
remarquable analyse scientifique de la part d’Antoine Prost[3]. Encore cette histoire bataille
était-elle politiquement correcte, fidèle reflet de
l’esprit des années 1960-1970. Ceci se marquait par une double
impasse. La première était celle, au moins relative, sur les
nationalismes. Il a fallu attendre la chute du communisme et la
réémergence des nationalismes européens, comme ces
cadavres depuis longtemps disparus que libère parfois le front de fonte
d’un glacier, pour prendre la mesure du caractère
exagérément optimiste de l’historiographie des
années 1960, à l’heure de la réconciliation
franco-allemande et des débuts de la construction européenne[4]. L’impasse était faite sur le
complexe obsidional, et l’agressivité conséquente,
d’une Allemagne impériale à propos de laquelle on semblait
vouloir à tout prix éviter de reprendre les thèmes de
l’ancienne propagande alliée. L’autre impasse était
celle faite sur les atrocités. La Première Guerre mondiale
était volontiers opposée à la Seconde, en ce qu’elle
aurait signifié un relatif respect des règles traditionnelles de
la guerre, à l’exception des gaz, dont l’emploi et les
conséquences étaient d’ailleurs exagérés. On
occultait en revanche les phénomènes liés aux invasions de
l’été 1914, placé sous l’invocation de la
seule « guerre de mouvement », alors qu’il avait
été aussi et autant marqué par le phénomène
de la totalisation de la guerre vis à vis des civils. Nous savons
maintenant, et les historiens n’hésitent plus à
l’écrire, qu’on est alors revenu aux usages traditionnels de
la soldatesque du Moyen Âge ou de l’Ancien Régime,
supposés disparus depuis le XIXe siècle et le triomphe
de la raison. On voilait pudiquement les exactions allemandes en Belgique
et dans le nord-est de la France : meurtres, incendies, viols, puis
déportations de main d’œuvre à partir de 1916. On
ignorait la folie sanguinaire de troupes austro-hongroises, souvent
croates, dans certains villages serbes ; de même pour le
comportement des Russes en Prusse orientale. Il existait pourtant de nombreux
rapports contemporains des faits et établis par des neutres (Suisses,
Américains), mais comme enfouis par l’historiographie. Celle-ci,
toujours dans l’optimisme des années soixante, refusait sans doute
de voir à l’œuvre un darwinisme social pourtant très
en vogue au début du siècle, nous le savons maintenant, dans
de nombreux pays, y compris ceux qui pouvaient passer pour des
sociétés ouvertes et progressistes (États-Unis,
Scandinavie). Ainsi le génocide arménien fut-il longtemps
occulté, à l’instar du génocide juif plus tard
au demeurant. En revanche, l’utilisation sans compter de la chair
à canon coloniale, en particulier africaine, était volontiers
soulignée : c’était une des multiples facettes du
« sanglot de l’homme blanc », au temps de Frantz
Fanon, de la saga de la décolonisation et de la guerre du Vietnam. À
l’inverse, une importance sans doute exagérée était
accordée aux atrocités « officielles », en
particulier à la répression des mutineries de 1917 en France (550
condamnations à mort, dont 49 exécutées). Que le
phénomène ait été monté en épingle
autour de 1968, à une époque de mise en question radicale des
autorités de toute sorte, en particulier militaires, n’a
rétrospectivement rien d’étonnant. Il nous renseigne davantage
sur l’état d’esprit dominant dans le monde des
étudiants et des jeunes enseignants de l’époque que sur
l’importance des faits eux- mêmes. La question que se posent les
historiens d’aujourd’hui est plutôt d’expliquer le fait
qu’il n’y ait pas eu davantage de mutineries face à
l’insupportable. La nouvelle histoire culturelle de la
Première Guerre mondiale Une
nouvelle génération d’historiens s’est
constituée, quasiment polarisée autour du projet
muséographique de l’Historial de Péronne, remarquable exemple
de réutilisation d’un lieu de mémoire approprié :
une forteresse médiévale, portant les stigmates des combats de
1916 dans la Somme, réinvestie par une architecture appropriée.
Leurs noms sont désormais bien connus : les Français
Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker[5],
l’Anglais Jay Winter, l’Allemand Gerd Krumeich[6], pour ne citer que les principaux, symbolisent une
écriture de l’histoire à plusieurs mains, dans un
cadre européen. Certaines de
leurs expressions sont récemment devenues de véritables
paradigmes : Guerre et cultures, titre d’un ouvrage
collectif[7], ou culture de guerre, qui est
en train de passer dans l’usage courant. Pour mieux caractériser
ce riche renouvellement historiographique, commençons par en isoler
les deux concepts centraux, qui fonctionnent un peu comme des clés,
avant d’énumérer quelques objets divers et variés,
qui permettent d’observer la mise en œuvre des sources et les
méthodes de leur traitement. Le concept de culture de guerre est doublement opérationnel. D’abord en ce qu’il assure une convergence objective entre l’ensemble des belligérants. C’est vrai pour la culture matérielle et les objets, panoplies et tenues évoluant, de 1914 à 1918, vers une uniformité grise et crasseuse. C’est tout aussi vrai pour le caractère vital de l’engagement de chaque pays, y compris les plus éloignés au départ, tels l’Australie et les États-Unis. Le combat est mené pour la « civilisation » (la Kultur disaient les Allemands), chacun jugeant la sienne supérieure. L’adversaire incarne à la fois une menace contre l’existence de la nation ou contre le territoire et une menace contre une conception de l’homme et de la société. C’est l’héritage français de la guerre jacobine. Ainsi s’explique la mobilisation, pratiquement sans faille, dans chaque pays, y compris les plus éloignés (les contingents australiens et néo-zélandais font l’objet d’études actives) et le maintien du moral, c’est à dire l’équilibre entre l’optimisme (l’attente d’un monde meilleur par la « dernière des guerres ») et le pessimisme nourri par le prolongement du conflit et le caractère démesuré des pertes. D’autre part, la question du rôle de la culture de guerre se pose désormais en forme de paradoxe. Elle ne serait pas la conséquence d’une guerre de type 14-18, mais elle la rendrait possible. On touche évidemment là à la question centrale de la causalité en histoire, en lien avec l’autre concept clé, celui de brutalisation Forgé
par l’historien allemand George L. Mosse, réfugié aux
États-Unis entre les deux guerres, la brutalisation est à
entendre au sens propre du terme : le franchissement de seuils de
tolérance à la violence et la transformation des hommes en
brutes. Comment expliquer le degré inouï de violence atteint durant
ces quatre années, alors que l’expérience des deux ou
trois siècles antérieurs — comme l’ont
montré tour à tour Norbert Elias, Michel Foucault, Alain Corbin — était précisément celle du recul
généralisé de la violence, de
l’élévation considérable de son seuil de
tolérance ? La puissance de feu de l’artillerie moderne fut
génératrice de carnages, de corps désarticulés, de
cadavres non reconnaissables. Rien d’étonnant à ce que
le héros emblématique du conflit soit un soldat « inconnu ».
Les blessures au visage, rarement mortelles à la différence de
celles à l’abdomen, étaient un moindre mal mais impliquaient
une perte presque totale d’identité pour les « gueules
cassées », y compris auprès de leurs proches[8]. Il fallait aussi tenir compte de
l’impact psychologique, des armes nouvelles : la femme de
l’inventeur allemand des gaz de combat se suicida. Dans la guerre de
tranchées, naguère surtout illustrée par les inutiles
massacres à la mitrailleuse entre les lignes, sinistre métaphore
de la guerre industrielle et anonyme si bien évoquée par le film Les
Hommes contre de Francesco Rossi, on insiste maintenant davantage sur
les combats finaux au corps à corps, avec des armes de toute sorte
(pelles, matraques en fer, dagues bricolées) faisant davantage penser au
Moyen Âge. On comprend ainsi mieux l’importance du groupe « primaire »,
statistiquement réduit mais lié par une solidarité
quasi bestiale, dont celui du capitaine Conan, décrit par Roger Vercel,
représente un cas limite. De même disparut le principe de la
trêve pour enlever les blessés et, plus encore, celui de la
reddition avec les honneurs, scénographie courante dans les guerres
du XVIIIe et du XIXe siècle. Le caractère
tabou des ambulances elles-mêmes semble avoir parfois disparu, et la confrontation
de l’archéologie et de la propagande allemande ne lève pas
le mystère sur le comportement de la section du lieutenant Alain-Fournier,
à Saint-Remy-la-Calonne, le 22 septembre 1914[9]. On a
déjà évoqué les atrocités contre les
populations civiles, tant en Belgique qu’en Serbie. Il s’y ajoutait
l’utilisation de prisonniers comme boucliers humains. Annette Becker a
récemment révélé à quel point, tout compte
fait, le sort des prisonniers durant la Première Guerre mondiale
annonce déjà ce qui devait se passer durant la Seconde[10], corrigeant sensiblement
l’image créée par La Grande Illusion de Jean
Renoir. Là encore le fait que ce soit l’Allemagne qui, par le jeu
de la carte de guerre initiale, puis par les contraintes de la mobilisation
industrielle, soit responsable de la majeure partie des faits
d’inhumanité, explique la volonté antérieure
d’euphémisation lorsque l’heure était à une
amnésie réconciliatrice avec le voisin d’Outre-Rhin,
devenu pilier de la construction européenne alors que
l’ancien allié britannique, jadis indéfectible dans les
jours mauvais, apparaissait désormais comme un empêcheur de
tourner européennement en rond, sinon comme un cheval de Troie de
la puissance impériale américaine. Armés de ces instruments,
les nouveaux historiens de la Première Guerre mondiale peuvent procurer
de nouvelles lectures de nouveaux objets. L’Historial de Péronne
permet une véritable archéologie matérielle du
combattant de base, avec des objets disposés en une savante
scénographie. L’environnement matériel, sauf pour la
nourriture, paraît meilleur du côté allemand, avec un
équipement personnel mieux adapté et plus complet, ce qui
est encore plus vrai pour le combattant britannique, véritable
citadin au front, en contraste avec l’équipement plus rustique et
plus fruste du fantassin français, un paysan au front. Les tranchées
allemandes sont plus « confortables », avec
aménagements en dur, blockhaus bétonnés et
électrifiés, conçus pour durer, en opposition avec la
thèse française de la position provisoire, dans l’attente
de la libération du sol envahi. Comment
expliquer que, en dépit de cette violence, les opinions, tant au front
qu’à l’arrière, aient « tenu »
jusqu’au bout (si l’on excepte les toutes dernières semaines
pour l’Allemagne) ? Ceci suppose évidemment de pouvoir
sonder les consciences, avec tous les moyens à disposition de
l’historien. L’expression propre de ces combattants suppose une
recherche dans le vaste corpus des correspondances interceptées par la
censure postale, ainsi que les publications locales, journaux de
tranchées, etc. matériau de base d’Audoin-Rouzeau[11]. Là encore, le renversement
est spectaculaire par rapport à l’historiographie hypercritique de
la période précédente. L’intérêt se
portait alors vers la presse de l’arrière et le « bourrage
de crâne » : c’était
l’aliénation collective de toute une nation, entretenue par
des plumitifs embusqués, qui était supposée rendre
compte de la mobilisation morale[12].
Désormais la priorité n’est plus au mensonge entretenu,
mais au caractère à peu près incommunicable, dans le
registre de l’expression courante, des expériences vécues
au front, qu’il s’agisse du caractère apocalyptique des
bombardements et des attaques ou du travail de deuil des survivants, ne
comprenant pas, se sentant quasiment coupables d’avoir
échappé à la mort ayant fauché tous leurs amis
autour. C’est dans ces termes que se pose maintenant la question de la
capacité à « tenir ». Symétriquement
aux hommes sur le front, la nouvelle histoire de la Première Guerre mondiale,
dans la ligne de la pratique désormais bien développée des
gender studies, s’intéresse de plus en plus au
monde de l’arrière, qui est aussi un monde très
majoritairement féminin pour les classes d’âge concernées
par la mobilisation. Que faisaient les femmes ? Que ressentaient-elles,
surtout celles qui perdaient un époux, un fiancé, un
frère, un fils ? On se doute bien qu’il y a là place
pour une vaste entreprise de psychologie historique, elle-même
liée à un autre sujet d’étude déterminant :
la mort et la commémoration des morts. Une génération
après Les Sentiers de la gloire de Stanley Kubrick (1957),
La Vie et rien d’autre de Bertrand Tavernier (1989)
illustre le spectaculaire déplacement des centres
d’intérêt. La guerre moderne se signale en
effet par un double phénomène. Le premier est la multiplication
exponentielle de la mort (17 % des mobilisés en France) qui
dissémine le deuil dans toutes les familles et les catégories
sociales. Fait longtemps occulté, ce ne furent pas seulement les paysans
fantassins qui payèrent le plus lourd tribut, mais aussi les officiers,
c’est-à-dire que les élites aussi et surtout
payèrent de leur personne. Qui aurait osé le souligner
après 1968 ? Un ouvriérisme facile conduisait alors à
parler surtout des cheminots et des mineurs, en soulignant qu’ils
étaient exposés à la mort dès le temps de paix et
que leur sort s’aggravait encore des conditions exceptionnelles de la
guerre et de ses cadences infernales… Le second
phénomène nouveau dans les études est la monumentalité
funéraire. Il y a là une démocratisation du souvenir des
héros, jusqu’alors limité aux chefs : les
monuments aux généraux, jusqu’à la première
moitié du XIXe siècle, contrastaient avec
l’anonymat des victimes des guerres napoléoniennes. Le
monument aux morts, apparu avec la guerre de 1870, est quasiment contemporain
du suffrage universel et participe du même esprit. Cette
monumentalité civique, à travers la diversité de ses
formes, fait passer des messages variés sur la guerre. Ainsi est rendue
possible une archéologie du souvenir, à travers les types de
personnages représentés, les postures, les gestes, les inscriptions[13]. Les cimetières militaires font
percevoir les différences culturelles face à la mort et aux morts :
aux petits cimetières paysagers et disséminés des
Anglo-Saxons s’opposent les vastes nécropoles regroupées
des Français et des Allemands[14].
Dans des sociétés réputées
sécularisées, la résistance des symboles religieux est
remarquable : la Troisième République laïque
commanda des croix de bois par centaines de milliers, ainsi que des
stèles pour les musulmans[15].
De même les nécropoles allemandes comportent des
stèles appropriées pour les juifs, respectées par les
nazis durant l’Occupation. À l’écart du
front, mais immergés dans le conflit, les enfants et la guerre
constituent aussi un chantier historiographique pionnier qui se décline
de deux façons. Étudier l’enfant dans la guerre
revient à saisir la culture de guerre dans sa dimension enfantine,
à partir de matériaux divers. Les lectures des enfants (livres de
classe, bandes dessinées), leurs dessins et écritures (en classe,
à la maison), leurs jeux et jouets de guerre permettent
d’appréhender un évident mimétisme par rapport aux
adultes[16]. Quant au thème de
l’enfant-héros, il renvoie à deux réalités
assez proches l’une de l’autre. D’une part l’enfant
impliqué dans des faits de guerre, en général de
l’ordre du renseignement ; d’autre part et surtout
l’enfant engagé en trompant sur son âge véritable. Le
phénomène, bien que statistiquement négligeable, atteignit
une grande popularité et fut monté en épingle par la
propagande ; le jeune Breton Corentin Carré devint ainsi une sorte
de mythe. Dans tous les cas, les enfants apparaissent comme mobilisés
dans une sorte de nouvelle croisade. L’enfant
de la guerre est en revanche une des conséquences de
la brutalisation déjà évoquée plus haut[17]. La brutalité du vainqueur/envahisseur,
à l’été 1914, s’en prenait aux biens les plus
précieux de l’adversaire, les femmes en tête.
D’où la naissance, en 1915, d’une cohorte d’enfants
issus des viols de 1914. On vit alors se former deux camps opposés. Les
partisans du darwinisme social voulaient éliminer ces enfants, pour
éviter la « contamination de la race » et la
dégénérescence consécutive, quitte à
recourir à l’avortement, voire même à
l’infanticide, dépénalisé pour la circonstance. Au
contraire, les partisans de l’éducation républicaine
jointe à l’amour maternel bénéficiaient, une fois
n’était pas coutume, de l’appui des Églises, des
médecins, des militantes féministes. On prévit donc des
mesures d’assistance aux victimes de viols ainsi que des
procédures d’abandon à l’Assistance publique. Le
thème des rapports entre la guerre et la religion[18] se situe à la charnière de
l’histoire de la guerre et de l’histoire religieuse, elle aussi en
plein renouvellement[19]. Les sources sont
les mêmes que pour la culture de guerre, dont la religion constitue
après tout une province particulière : des
témoignages écrits, des correspondances aux graffiti
d’abris. Quant aux objets (médailles, images, sculptures,
talismans) ils permettent une sorte d’archéologie du sentiment
religieux, tant chez les combattants que dans leurs familles, à
l’arrière. L’exacerbation de l’angoisse était
potentiellement favorable au développement du sentiment religieux,
comme en témoigne l’essor foudroyant de la dévotion
à Thérèse de Lisieux, dont la canonisation est un pur
produit de la guerre, mais aussi au succès de pratiques
superstitieuses du type talisman. La brutalisation et l’abaissement du
seuil de tolérance à la violence agissait évidemment
en sens contraire, soulignant l’inhumanité de la guerre et
l’absence tangible de Dieu. La guerre en revanche favorisa le brassage
entre les confessions, spécialement entre catholiques et protestants
(Français et Anglo-Saxons, Allemands entre eux). Elle aboutit à
une ins- trumentalisation très variable des religions : les
journées de prières, d’action de grâce au lendemain
de victoires, très présentes au Royaume- Uni, en Allemagne, en
Autriche, en Russie, voire aux États-Unis, étaient absentes en
Italie et surtout en France, où la laïcité avait cependant
fort à faire pour résister à des pressions de tous ordres. Le tableau
de l’histoire culturelle de la Première Guerre mondiale serait
incomplet sans une découverte récente, celle de l’histoire
du camouflage. Les nécessités de la guerre de position
contraignaient en effet à masquer les structures de combat apparentes
(artillerie, véhicules, baraques, avions, etc.). Ces techniques
furent très avancées du côté français,
grâce à la mobilisation d’artistes, tel Dunoyer de Segonzac.
La pratique du camouflage, par la mise en œuvre des techniques de la
peinture cubiste, permettait de dissimuler les arêtes et les angles.
Ainsi s’est ajouté un chapitre tout à fait inédit de
l’histoire de l’art. Au finale,
comme l’on voit, l’ancien élève ne reconnaît
plus « sa » guerre de 14. Il en va au demeurant de cet
objet historique comme de tous ceux qui sont revisités à nouveaux
frais. Peut-être davantage cependant, compte tenu de la charge
émotive qu’il comporte. Nous savons par exemple que les trois
types de récit identifiés correspondent chronologiquement aux
trois types d’anciens combattants que nous avons tous connus. Au premier
type, des sexagénaires, toujours vaillants, bien que parfois
estropiés, stoïques dans la bise des 11 novembre faisant claquer
les drapeaux autour des monuments aux morts. Au second type, les septua- ou
octogénaires, un peu égarés dans un monde des sixties qui ne
les reconnaissait plus, eux et leurs valeurs. Aujourd’hui s’annonce
l’inéluctable disparition des derniers survivants. Avec leurs voix
chevrotantes, seul lien biographique, désormais si ténu, avec le
cataclysme de 14-18, c’est la mémoire elle-même qui
disparaîtra. Il ne restera alors plus place qu’à
l’histoire. Michel Lagrée NOTES [1]Crubellier, Maurice, Histoire
culturelle de la France (XIXe – XXe siècle), Paris,
A. Colin, 1974, 454 p ; Ory, Pascal, « L’Histoire
culturelle de la France contemporaine. Question et questionnement »,
Vingtième siècle. Revue d’histoire,
oct.-déc. 1987, p. 67-81 ; Cointet, Michèle, L’Histoire
culturelle de la France, 1918-1958, Paris, Sedes, 1988, 287 p. ;
Rioux, Jean-Pierre et Sirinelli, Jean-François, Pour une histoire
culturelle, Paris, Seuil, 1997, 457 p. [2]À comparer avec le bilan,
récemment actualisé par Dominique Lejeune, Les Causes de la
Première Guerre mondiale, Paris, Colin, 1992, 126 p. [3]Les Anciens Combattants et la
société française, 1914-1939, Paris, FNSP, 1986. [4]Au vrai, deux ouvrages
fondamentaux sur le sujet accompagnèrent l’éclatement de la
sphère soviétique : Gellner, Ernest, Nations et
nationalisme, Paris, Payot, 1989 (trad. de Nations and nationalism, Oxford,
1983) ; Hobsbawm, Eric, Nations et nationalisme depuis 1780. Programme,
mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992 (trad. de
Nations and nationalism since 1780, Cambridge, 1990). [5]Qui ont écrit conjointement
La Grande Guerre, 1914-1918, Paris, Découvertes
Gallimard, 1998, 160 p. [6]Dont on signalera qu’il est
par ailleurs l’auteur d’une des meilleures études sur le
mythe français de Jeanne d’Arc : Jeanne d’Arc
à travers l’histoire, Paris, Albin Michel, 1993, 348 p. [7]Guerre et culture, 1914-1918, sous la
dir. de Jean-Jacques Becker, Jay-M. Winter, Gerd Krumeich et al., Paris, A.
Colin, 1994, 445 p. [8]Delaporte, Sophie, Les Gueules
cassées. Les blessés de la face de la Grande Guerre, Paris,
Noésis, 1996, 231 p. [9]Cf. « L’Archéologie
et la Grande Guerre », 14-18 aujourd’hui, n˚ 2,
nov. 1998. [10]Oubliés de la grande
guerre. Humanitaire et culture de guerre. Populations occupées,
déportés civils, prisonniers de guerre, Paris,
Noésis, 1998, 405 p. [11]Audoin-Rouzeau, Stéphane, 14-18.
Les Combattants des tranchées, Paris, A. Colin, 1986 et Combattre,
Grande Guerre 1914-1918, CRDP Picardie, Amiens, 1995, 105 p. [12]Sur la vision nouvelle du
rôle des intellectuels, voir Prochasson, Christophe, Rasmussen, Anne, Au
nom de la patrie. Les intellectuels et la Première Guerre mondiale
(1910-1919), Paris, La Découverte, 1996, 303 p. [13]Becker, Annette, Les Monuments
aux morts. Mémoire de la Grande Guerre, Paris, Errance, 1988, 158 p. [14]Winter, Jay, Sites of Memory,
Sites of Mourning. The Great War in European cultural History, Cambridge
University Press, 1995, 310 p. [15]Le financement public de la
construction de la Mosquée de Paris, en plein Cartel des Gauches et en
infraction à la loi de Séparation de 1905, s’inscrit dans
la même inspiration. [16]Audoin-Rouzeau, Stéphane, La
Guerre des enfants, 1914-1918. Essai d’histoire culturelle, Paris,
A. Colin, 1993, 188 p. Voir aussi, s’agissant d’un futur
personnage célèbre, l’étonnant Journal de la
Guerre 1914-1918 de l’enfant Yves Congar, présenté
par Stéphane Audoin-Rouzeau, Paris, Cerf, 1997. [17]Audoin-Rouzeau, Stéphane,
L’Enfant de l’ennemi, 1914-1918. Viol, avortement, infanticide pendant
la Première Guerre mondiale, Paris, Aubier, 1995, 222 p. [18]Becker, Annette, La Guerre et
la foi. De la mort à la mémoire, Paris, A. Colin,
1994, 141 p. et Croire, Grande Guerre 1914-1918, CRDP
Picardie, Amiens, 1995, 107 p. ; Chaline, Nadine-Josette (sous la
dir. de), Chrétiens dans la Première Guerre mondiale, Paris,
Cerf, 1993, 201 p. [19]Hildesheimer, Françoise, L’Histoire
religieuse, Paris, Publisud, 1996, 143 p. |
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