Denis-M. Kermen : Art et démesure. Conférence prononcée au lycée Chateaubriand de Rennes le mardi 7 décembre 1999. Denis-M. Kermen est professeur agrégé de Philosophie. Il enseigne au lycée Chateaubriand, dans les classes préparatoires littéraires et scientifiques. © : Denis-M. Kermen. Opéra : la mort imaginaire En parlant dOpéra et de mort imaginaire, mon intention nest pas dévoquer ces nombreuses scènes on lon assiste à une agonie, généralement celle dune femme femme perdue, pécheresse, ou martyre, ou les deux ensemble scènes qui ressortissent à ce quon pourrait appeler un paradigme contraint de lOpéra, en loccurrence celui du « tableau pathétique ». Cette agonie sachève logiquement sur la mort, mais une mort « imaginaire » puisquon est au spectacle, et que lon voit la moribonde ressusciter aux vivats du public. Ces fausses morts abondent dans lOpéra, à toute époque : on pense inévitablement à La Traviata de Verdi, mais aussi, par exemple, à Charles Gounod, qui dut modifier lissue tragique de Mireille, simplement parce que les premiers spectateurs avaient jugé insupportable la mort de lhéroïne Soyons sérieux : limaginaire nest pas seulement le fictif, et la mort imaginaire nest pas réductible à la fausse mort. Limaginaire, cest, si lon veut, le monde de limagination ; cest-à-dire limagination quand, se poursuivant presque hors delle-même, hors de ses limites comme faculté de produire des images, elle « fait monde ». Limaginaire commence où les images créées se prennent à vivre ensemble, animées dun sens et dun lien qui leur sont propres. Cest pourquoi la mort imaginaire nest pas seulement une mort fictive, mais plutôt une mort en image, une mort de limage de soi. Et, pour radicaliser le propos et parler franchement, on pensera ici la mort imaginaire comme cette mort de « limage-que-je-suis », fin absolue de cet imaginaire qui fut ma vie. Nous savons que la mort est autant un achèvement quun jugement : le moment ultime vaut comme décision. Avec la mort, la vie ainsi totalisée est donc enfin susceptible dune attribution prédicative (celle qui associe un sujet à un prédicat qui peut le déterminer essentiellement) : par la mort la vie se voit et se pense, se pèse et se juge. Quest-ce donc alors quune mort en image ? Cest peut-être une mort où la vie se juge comme essentiellement imaginaire. Cest une mort qui révèle lessence dune existence imaginaire ; cest-à-dire non pas fictive mais posée comme réelle et absente à la fois, une existence dont le rêve ne serait pas lenvers, mais lendroit. Dans la mort imaginaire, tout va continuer, mais ailleurs. Tout va continuer parce que tout était déjà irréel ; ailleurs parce que la mort, passage et révélation, ouvre à deux battants les portes dun nouveau monde, dune autre forme de présence. On dit quà linstant de mourir les êtres conscients que nous sommes voient défiler en image leur vie entière. Ce mythe, comme lindique Bergson dans La Pensée et le Mouvant, tient à ce que la conscience alors, interdite danticipation, se porte entièrement sur le passé, se fait donc mémoire active, absolue, éclairant ainsi la cohérence dune existence entière. Cest aussi lindice dune nouvelle lucidité, lidée enfin de ce que lapproche de la mort éclaire : mon existence fut un texte, un texte dimages. Quest-ce au juste quune image ? Et surtout : comment lesprit les produit-il ? Ce nest pas le lieu de construire une théorie de limage. On dira simplement que lesprit ne produit des images ni par intuition, ni par déduction, qui sont les deux opérations de la pensée (consciente ou inconsciente, puisque aussi bien « lassociation libre » de Freud nest quune déduction, une logique syntagmatique , qui napparaît pas encore dans le « contenu manifeste » de la pensée onirique bien quelle soit à luvre dans son « contenu latent »). Lesprit ne produit pas dimage par intuition (dorigine sensible ou purement intellectuelle), parce que limage est toujours, comme le dit Kant (Critique de la Raison Pure), une synthèse, alors que lintuition est immédiate. Lintuition est la saisie sans médiation dune représentation (qui peut être sensible) par lesprit ; tandis que limagination est la faculté de synthétiser, quels que soient les éléments constitutifs de cette synthèse, sensibles ou conceptuels. Le produit de limagination (limage), nest-elle donc quun simple assemblage ? Non, car limagination est bien une synthèse et non une somme. Lesprit ne produit pas non plus dimage par déduction, parce que la déduction est nécessairement le moment dune analyse, qui défait lunité synthétique de limage. Imaginer par déduction ce serait nier dès lorigine ce quon prétend créer. Limage nest donc ni le « cliché » mécanique de la sensibilité ou de lentendement, ni un résultat acquis par raisonnement. Cest plutôt la faculté de synthétiser, de produire lunité dune diversité, sensible ou intellectuelle. Ce qui peut nous intéresser ici, cest que limage peut être le lieu du dépassement dune lalternative contraignante : intuition ou déduction. Et si lon veut bien penser que limaginaire est le produit de limagination pure, non reproductrice mais productrice, cest-à-dire quil est la pure capacité de synthétiser, alors il apparaît comme un mode libre de la représentation. Libre : émancipé, dune part, du labeur de conformation au monde objectif, et dautre part du témoignage pathétique et solitaire du monde subjectif.
La mort imaginaire serait ainsi une mort moins représentée que présentée comme image, avec une forme de certitude non déduite, mais encore présente comme une évidence non sensible. Certitude, évidence de ce que la mort révèle de la vie : son essence imaginaire. Limaginaire ne représente jamais rien : il met en présence le sujet avec des images qui forment un autre monde, un « nouveau » monde, plus réel que le réel et plus fictif que le fictif, ou plutôt ni réel ni fictif présent, avec évidence et certitude, mais sans justificatif sensible ou rationnel. Aussi bien la mort semble toute prête à limaginaire : quelle soit ce lieu mythique de « laprès-vie », ou le moment vécu de la fin de lexistence, elle est par définition hors datteinte de lintuition comme de la déduction. Déduire la nature de laprès-vie en se fondant sur ce quil y eut avant, cest postuler une continuité dont le critère ne saurait être certifié par la raison. En avoir lintuition, cest supposer la survie dune capacité qui séteint précisément avec la mort même. La mort est bien ce qui défie le pouvoir de représenter. Cependant, nest-il pas possible de figurer la mort ? De lincarner non en un signe, mais dans un « au-delà » ou un « en deçà » du signe ? Assurément, pour « lau-delà » du signe. Le symbole figure parfaitement la mort, par analogie. Par exemple, le squelette est au corps charnel ce que la mort est à la vie. Bien des modes de représentations artistiques ont su utiliser cette forme dévocation de la mort, qui contourne les normes de la représentation elle-même, en loccurrence impossible. Je voudrais montrer quil existe aussi la possibilité dun imaginaire de la mort comme figuration expressive (et non plus seulement symbolique), cest-à-dire « en deçà » du signe ; une figuration expressive précisément parce quelle opère avant la distinction du signifiant et du signifié. En un mot, je voudrais dessiner les contours possibles dune figuration imaginaire de la mort par lexpressivité pure dun autre mode de la présence et de labsence. Voilà pourquoi on peut penser à lOpéra, comme genre musical global , comme uvre dart, objet produit à des fins esthétiques, qui serait peut-être parmi les plus capables de figurer la mort imaginaire, telle quon vient de la définir. Pourquoi lOpéra ? Tout dabord, lOpéra est excessif : selon lopinion commune (qui est un moment de la vérité mais ignore quelle nen est quun moment), « aller à lOpéra », cest aller entendre des gens qui hurlent, figés dans des attitudes et des accoutrements improbables ou au contraire agités de spasmes hystériques incompréhensibles, semblables enfin à des marionnettes prisonnières de situations (et de décors !) dramatiques, quune tradition culturelle sadique livre à notre plaisir de voyeurs. Mais cela nest-il pas normal ? Nest-ce pas en raison de ces excès (et non malgré eux) quon aime lOpéra ? Lexcès ny est-il pas la norme ? Par exemple, cest peut-être dabord dans lécart avec tous les genres auxquels il emprunte que lOpéra trouve son sens. En effet, dans le cadre de chacun des genres qui constituent lOpéra dramatique, musical, plastique luvre quest un opéra bouscule et excède nécessairement les règles classiquement établies. Dès lors, les lois de la représentation, et en particulier celles qui fondent le réalisme dune représentation, sont naturellement subverties : dans un opéra, on chante « trop », on joue trop, on est trop grimé et costumé, on évolue en somme dans un espace à la fois plastique, sonore et symbolique explicitement artificiel et composé. Si cest dans lexcès que lOpéra signifie, il nen reste pas moins que cet excès est rien moins que gratuit : il est linstrument structurel de cette transgression de la représentation quon a vue requise et opérée par limaginaire. Ainsi limaginaire apparaît comme une sorte d« illusion transcendantale » en acte : ce que je ne peux connaître faute de représentation sensible (de « phénoménalité »), voilà que je le « connais » tout de même, par exemple dans lanalogie qui men donne une « idée », à son tour transformée en monde dimages. Limaginaire montre (il « fait voir », comme disent les enfants) non pas tant linvisible (oxymore trop commode pour imposer à lanalyse rationnelle une forme daporie), mais ce qui nest ni visible, ni invisible, lailleurs dune vision (sensible et intellectuelle) possible. Je dirais donc que limaginaire est le spectacle de laltérité du visible : il excède constamment la limite de la représentation. Ainsi de lOpéra, excessif : dans un opéra baroque italien, par exemple (ou dans une tragédie lyrique française des dix-septième et dix-huitième siècles), les dieux descendent sur scène, trônant sur des chars majestueux, les mers vomissent des « monstres cruels », la Folie ou le Sommeil, la Jalousie, la Concorde sont autant dallégories incarnées dont la voix seule persuade aux mortels daccomplir leurs propres desseins. Et jusques à Wagner, à Humperdink dans Hänsel und Grätel, à Ravel même dans LEnfant et les Sortilèges le monde matériel de lOpéra est le merveilleux, tragique ou poétique, parce que le genre « Opéra » non seulement autorise mais encore suscite la transgression des lois de la représentation. Plus : on peut avancer que lOpéra est le lieu de la fusion des excès. Forme totale, et totalisante, lOpéra est nécessairement plus que la juxtaposition de ses éléments constitutifs. Ni simple théâtre, ni simple chant, ni simple théâtre chanté ; ni plate exposition de lexistence humaine, il nest pas non plus, a contrario, un pur spectacle abstrait, ni enfin une anecdotique manifestation de vies spectaculaires. Dans un opéra, les éléments drame, chant, passions se joignent et sunissent dans leur excès propre. Cest cette fusion, cette synthèse à luvre qui devient le sujet (au sens de lauteur de la parole, de laction) dune expression totale. Ainsi, par exemple, le cri dans un opéra (quon pense à Tosca de Puccini, ou à Medea de Cherubini) nest pas la formulation réaliste de la surprise, de leffroi, ou de la passion vengeresse. Le cri est encore du chant, mais du chant « excessif », précisément, dans une situation dramatique excessive, figé, comme suspendu à son spectacle même. Le cri est peut-être la plus brutale des transgressions de la bienséance représentative, mais à condition quil soit une limite supérieure du lyrisme (du chant), et non sa régression dans un réalisme primitif. Cest dailleurs en cela que lOpéra, comme genre, relève de la catégorie du sublime plus que du beau. Devant le spectacle du sublime, écrit Kant (Critique de la faculté de Juger, « Analytique du Sublime »), la forme représentative est à la fois exaltée et dépassée, presque anéantie par lincommensurabilité de son contenu. Ainsi, dans lOpéra, les éléments génériques, portés à lincandescence de leur limite, fusionnent entre eux en rendant caduques les anciennes structures représentatives : le chant devient vie, le drame se fait musique, le spectacle est le réel. Il ne sagit donc pas, dans ce poème total quest lOpéra, de « représenter lirreprésentable », ou de faire apparaître linvisible. On partira plutôt de lhypothèse inverse : depuis cette figuration non-représentative quest la synthèse (la fusion dans lexcès) des éléments, depuis par exemple la figuration de lintériorité pure dun personnage par la seule voix expressive, lOpéra fait surgir un type de présence de lêtre humain qui nest ni la présence réelle, ni une « présence » fictive susceptible dêtre représentée, une présence imaginaire.
Comment sétonner dès lors que la mort soit un des thèmes privilégiés des opéras ? Nombre dentre eux, et parmi les plus connus, sont de véritables moments de jouissance de la mort en son spectacle : La Traviata, Tosca, mais aussi Didon et Énée, Carmen, Lulu et Don Giovanni ! LOpéra, selon une définition ironique dont lauteur se perd dans le dédale des attributions, cest « lhistoire dune reine qui a des malheurs ». Ces malheurs ont une vérité : cest la mort. La mort qui, dès lOuverture, comme dans Don Giovanni, ou Pelléas et Mélisande, rôde et rampe sur scène, hante laction tout entière. La mort, moment de vérité que tous attendent, personnages et spectateurs. En fait, cest comme genre et pas seulement dans ses manifestations particulières, que lOpéra figure la mort. Dès son origine, lOpéra se porte vers une mort mythique, combien « imaginaire », celle dEurydice. En effet, on convient en général que le premier opéra date de 1607 et fut composé par Claudio Monteverdi : cest Orfeo. Si lon voulait pécher par excès dexactitude, on pourrait faire remonter la naissance de lOpéra au spectacle qui fut peu avant donné à Florence, au palais Pitti, à loccasion des noces du roi de France Henri IV avec Marie de Médicis. Mais cela ne modifierait pas notre propos puisque cette uvre portait comme titre Euridice. On connaît lépisode pathétique du mythe dOrphée : ayant reçu licence, restant en vie, de descendre au royaume des Ombres pour retrouver sa compagne Eurydice et la ramener chez les vivants, le héros Orphée ne parvient pas à se contenir et enfreint la défense quon lui a faite de la regarder. Ils croisent donc leur regard et la pauvre retombe à nouveau, et à jamais, dans les Enfers. Entre Orphée et Eurydice, lequel est vivant, lequel mort ? Chacun des deux nest ni vivant ni mort, et cest pourquoi ils semblent destinés à lOpéra : il peuvent parfaitement signifier ce passage brusque du personnage fictif à la présence imaginaire. La mort est entre Orphée et Eurydice ; elle est dans le regard quils échangent, parce quils ne doivent pas ne peuvent pas léchanger ; elle est dans cette union ultime où chacun trouve sa vérité et son destin. Comment représenter un tel moment ? Sans doute précisément par une disparition effective de la représentation elle-même comme modèle réaliste de la présence, et sa substitution par une autre présence : la musique, la voix, le chant. Car Orphée est poète : il chante, cest son métier. Son chant nest ni lillustration ni, à linverse, lémanation de son être. Cest son être même, pure expressivité de limaginaire. Son chant dit alors la perte dEurydice comme chant, et non comme texte chanté. LOpéra prend naissance à ce moment, lorsque la voix nest plus le support mais le sujet du drame. Dans lévanescence vocale, exaltée et transformée par lart musical dans le chant, cest la perte pure qui se donne et se fait entendre, cest-à-dire ce moment perpétuel où la vie bascule et sefface dans le non-être. Le souffle « expirant », la voix dOrphée est la figuration expressive de la mort. Car la voix excède la vie. « La voix est la voie qui mène à la présence » comme lécrit Jacques Derrida dans La Voix et le Phénomène. À la présence et à labsence, justement, comme dans le chant de la mort. Par la voix, la perte se fait image, mais une image émancipée du cadre représentatif, et même de la perspective signifiante : la distinction arbitraire du signe et du sens. Le souffle du chant exhale la vie plus quil ne commente la mort. Mais au moins, que tout ceci se fasse en beauté. Telle est la seule règle de lOpéra. Nietzsche (Le Gai Savoir, § 80) dit que lopéra nest jamais aussi fidèle à son essence que lorsquil fuit la vulgarité réaliste. Que jamais ainsi le chant de la mort ne se fasse râle, agonie physique. La « tenue » du chant sauve la voix de la contingence élocutoire. Cest pourquoi, ajoute-t-il, lOpéra nest pas affaire de mots, mais de « ton ». Lexpression chantée de la mort dans lOpéra est totale parce quelle prend place dans un genre où la voix expirante excède, de façon spectaculaire, une hypothétique somme de ses propres données représentatives : la mort est jouée. Le spectateur-auditeur est ainsi conduit en un espace imaginaire dont la voix seule dessine les contours fluctuants. Mais ces termes (« espace », « dessin », « contours ») ne sont ici que des images inadéquates, précisément parce que le chant, le drame, la musique, la voix, ny sont plus des constructions représentatives. En fait, lespace dun opéra est un monde où toutes les dimensions sont issues de la fusion des genres, un monde imaginaire. Or, certains personnages dopéra nous font entendre par leur chant un être comme être-imaginaire ; ils savancent devant nous comme des créatures purement expressives, singulièrement quand ils rencontrent la mort. Cest le cas, par exemple, du Don Giovanni de Mozart. Ce qui était déjà vrai pour la comédie de Molière est encore accentué dans le livret quen tire Da Ponte pour Mozart. Le personnage de Don Juan se manifeste dans le cadre dun statut ontologique ou existentiel fort complexe. Est-ce parce que Don Juan était déjà une sorte de mythe lorsque Molière, puis Mozart, sen saisirent ? En tout cas, Don Juan est « imaginaire », aux yeux mêmes des autres personnages de la pièce et de lopéra. Son existence tient plus à ce quon en dit quà ce quil avoue de lui, ou même à ce quon en voit. Ses actes se révèlent tard, à leurs effets ; ses intentions, ses croyances demeurent impénétrables, non pas seulement aux yeux des spectateurs, mais au regard des protagonistes du drama giocoso que compose Mozart. En ce sens, Don Giovanni nest pas seulement « fictif », ce qui est le lot commun de tout personnage, mais bien « imaginaire », au sens où nous avons défini le terme. Ainsi, il nentre ni ne sort vraiment de scène (entendue à la fois comme espace de laction et comme action même) mais y apparaît et disparaît. Aux yeux de Donna Anna, Donna Elvira, de Leporello aussi, Don Giovanni est une apparition, une incarnation imaginaire et presque fantastique de lordre inversé du monde physique, moral et social. Don Giovanni nest pas au monde. Ce nest pas tant quil soit déjà un de ces « démons » qui viennent accompagner sa chute, un spectre diabolique, mais plutôt une sorte dubiquité ontologique le désigne demblée comme imaginaire : à la fois superficiel et métaphysicien, rationaliste jusquà la démesure, il transgresse toutes les limites quil rencontre, et jusques en sa dernière disparition puisquil entre « tout vif », en somme, en Enfer. Pas de personnage plus propre à sexprimer par le « ton ». Don Giovanni charme par la voix (la fameuse canzonetta), est ému par les voix féminines il se cache et se dévoile dans le chant. Les mots ne comptent plus , et tout ce qui compte na dailleurs plus de valeur. Entre son chant qui charme et ses actes qui trahissent il ny a rien, personne dautre quune voix qui « manque de parole », justement. Cest pourquoi Mozart, dans son opéra, peut outrepasser le procédé connu du « théâtre dans le théâtre », mise en abyme du statut fictif du personnage. Don Giovanni nest plus seulement une image aux yeux des autres, car son chant est une incarnation bien réelle. Précisément, son chant lincarne pour ce quil est : une présence qui échappe, un éclat qui abolit la croyance aux promesses, un « ton grand seigneur » qui en impose à tous, et impose même une nouvelle et unique espèce dopéra, dans loxymore du drama giocoso. Et voici que, dès le début, Don Giovanni rencontre la mort : il tue le Commandeur. Dès lors, tout est suspendu à cette mort, à ce mort vivant sous forme de statue, ce « convive de pierre ». Le Commandeur : voilà un « mort imaginaire » parfait ! Ni mort ni vivant, spectre de pierre, tombeau debout, qui chante, et dont la voix (seule « basse » de luvre, quand Leporello et Don Giovanni sont tous deux des barytons) semble venir de lautre monde. Ce nest cependant pas le Commandeur qui est ici intéressant : après tout, les spectres de toutes espèces habitent les opéras. Cest à nouveau la rencontre de Don Giovanni avec la statue qui est lexpression pertinente de la mort ; cest face à ce mort imaginaire que Don Giovanni se révèle, comme on dit du négatif dune photographie quand il se fige en image. Cest entendu : Don Giovanni ne croit pas aux spectres. Il accepte donc ce face-à-face (ce dîner) avec un mort, parce quil le croit impossible. Mais, en même temps, Don Giovanni se sait imaginaire, irréel, et il accepte cette rencontre impossible car cest la seule qui soit véritablement à sa hauteur ; cest le seul défi quil daigne relever. Deux imaginaires se font donc face : lun, deus ex machina tragique, lautre, humain tel que lhomme se rêve, libre au-delà de toute limite, jusque dans la mort. La mort que trouve Don Giovanni dans cette rencontre est ainsi le moment dune crise de la représentation, puisquelle oppose un mort imaginaire à un vivant imaginaire. Plus exactement, la main de Don Giovanni que le Commandeur réclame (« Dammi la mano ») et que Don Giovanni accepte de donner est le symbole de limpossible médiation entre ces deux incommensurables qui ne se trouvent que sur le « terrain » (cest en effet un duel) de limaginaire. Mais une main nest pas la médiation possible entre la vie et la mort : elle ne permet pas à Don Giovanni, comme son rêve le poussait à le désirer, de rester vivant au-delà de la mort. Au contraire, avec cette main donnée, cest déjà la mort qui le saisit tout entier, et immédiatement, sans passage ni agonie, comme on bascule dun coup dans le néant. À linstant où sa main touche celle du Commandeur, il sécrie : « Che gelo e questo mai. » Cette scène est difficile à mettre en scène : le réalisme y est impossible et le symbolisme redondant. Cette difficulté nest que le signe de cette crise de la représentation dont nous parlons : ni visible, ni conceptualisable, la disparition de Don Giovanni semble anticiper sa représentation scénique. Car ce à quoi on assiste dans lopéra nest que des effets : lépouvante de Leporello, la terre qui souvre traces convenues dun événement proprement imaginaire. Mais, selon ce que nous sommes convenus de penser de lOpéra comme genre, nest-ce pas justement dans lexpression de la crise de représentation quil trouve sa vérité et rejoint son essence ? Cest pourquoi la mort de Don Giovanni est un des moments où lOpéra bascule de la représentation dramatique accompagnée de musique, à la musique comme drame. En effet, un thème musical habite toute la scène (en ré mineur) qui se réduit à un accord très particulier pour lépoque : une neuvième diminuée sur le deuxième degré (donc Mi Majeur), dans son deuxième renversement, et qui plus est avec la suppression de la fondamentale Mi. Soit les notes (de la basse à laigu) : sol dièse, si bécarre, ré, fa. On rencontre cet accord, par exemple, sous la réplique « Ferma un po » du Commandeur. Cet accord, si étrange dans sa structure (pour lépoque), en lui-même transgressif, Mozart le choisit précisément pour exprimer le personnage du Commandeur, cest-à-dire comme figuration expressive de ce qui ne peut quéchapper à la capacité représentative normale : lapparition de la mort de Don Giovanni, dans la « personne » de la statue animée du Commandeur, et son union ultime avec elle. Cet accord, cest la voix de la mort, le chant de la mort, chant et voix imaginaires, car ce que les spectateurs entendent en cet instant nest plus un commentaire de laction mais ce que Don Giovanni entend lui-même, par exemple le chur des démons, qui suit. Toute la scène est ainsi placée dans la perspective dune « musique subjective » qui donne lillusion glaçante dentendre la mort. Le procédé de la « musique subjective » nest pas nouveau, ni à lopéra, ni même chez Mozart, qui lutilise par exemple dans La Flûte enchantée. Mais ici, lié à lapparition de la mort, il sémancipe dun usage purement anecdotique, ou virtuose. Ce basculement de la musique représentative (qui accompagne ou illustre laction) à la musique subjective (qui exprime laction) permet en effet à Mozart de dépasser laporie de la représentation de la mort, en faisant entendre aux spectateurs ce que le héros entend alors. Ainsi, le personnage de Don Giovanni, par cette mort « entendue » (ou délirante, ou fantasmée ?) se dévoile une dernière fois pour ce quil est : essentiellement imaginaire, simple et orgueilleuse présence vocale dune liberté pour le mal qui disparaît dans sa rencontre avec la vérité.
Penchons-nous à présent sur un autre exemple, qui pourrait faire progresser létude de notre hypothèse. Il sagit dun opéra inachevé de Claude Debussy, daprès un conte dEdgar Allan Poe : La Chute de la Maison Usher. Luvre est un projet auquel Debussy songe dès 1890 il a 28 ans , quil prolonge toute sa vie, par intermittence, quil reprend après la création et le succès de Pelléas et Mélisande en avril 1902, mais quil abandonne définitivement en 1911, pour des raisons à la fois personnelles (la maladie) et esthétiques (il ne parvient pas, selon son propre aveu, à se renouveler, en particulier à sémanciper du langage harmonique de Pelléas et Mélisande). Debussy laisse cependant un travail conséquent : tout le livret, quil écrit lui-même en adaptant Poe ; et environ 400 mesures pour voix et piano, qui constituent parfois des scènes entières. Du reste, cet opéra devait être court, fulgurant : pas plus dune heure. Parcourons succinctement le livret de Debussy, qui présente des écarts sensibles avec le conte de Poe. Il sorganise autour de quatre personnages :
Le drame lui-même peut être ramené à six moments principaux : I - Lady Madeline, invisible, chante une ballade écrite par Roderick, puis disparaît. II - LAmi entre. Il est venu rejoindre Roderick, à son invitation pressante. Il rencontre dabord le Médecin. Un dialogue heurté sengage : selon le Médecin, Roderick sombre dans la démence, conséquence de trop nombreux mariages consanguins dans la « maison » Usher. Le Médecin parle de Lady Madeline en termes exaltés : « Elle est si belle ! » III - Monologue de Roderick Usher, qui survient, sans voir lAmi ni le Médecin. Son propos est décousu. Il apparaît cependant : a) que Roderick est affecté dhyperesthésie, cest-à-dire que sa sensibilité perceptive est plus aiguë que chez le commun. Cest une souffrance, mais en même temps ce qui fait de Roderick un artiste : il est musicien, il compose, sur la guitare, des mélodies que chante sa sur Madeline. b) que Roderick se croit victime comme toute sa lignée dun sortilège, un pouvoir magique et fatal des pierres de la « Maison » Usher. Cette « voix des pierres » lui annonce sa mort. c) que Roderick parle de sa sur Madeline comme dune amante interdite : « Sur trop aimée, seule compagne de ma vie. Ah ! ses lèvres sur mon front comme un parfum qui rafraîchit ses lèvres qui tentent comme un fruit inconnu où ma bouche na jamais osé mordre » IV - LAmi de Roderick se fait reconnaître. Retrouvailles tristes, car Roderick est hanté par la certitude de sa fin prochaine. V - Le Médecin intervient, alors que Roderick vient de sortir. Il révèle à lAmi que Lady Madeline vient de mourir. Il la lui-même, dit-il, déposée dans un caveau situé dans les souterrains de la « Maison », juste au-dessous de la chambre où se situe laction. VI - La nuit est tombée. La tempête fait rage. Roderick revient dans la chambre de lAmi, très agité. Pour le calmer, lAmi lui fait la lecture dun vieux roman de chevalerie que Roderick aimait dans sa jeunesse. Mais, à mesure quil lit, détranges bruits se font entendre dans la Maison, et ces bruits correspondent parfaitement au récit lui-même ! Roderick, jusqualors silencieux, parle enfin. Ces bruits, dit-il en substance, je les ai entendus, moi, depuis longtemps. Cest Madeline : le Médecin la enfermée vivante dans le souterrain. Elle cherche à en sortir, frappe aux murs et aux portes Elle monte lescalier, elle approche, elle est là Alors la porte de la chambre souvre : Lady Madeline apparaît, sépulcrale et sanglante. Roderick se précipite à sa rencontre. Elle seffondre sur lui. Ils agonisent tandis que lAmi senfuit dans la nuit et la tempête et que, derrière ses pas, sécroule la « Maison Usher ». Analysons à présent certains aspects de luvre, dans la perspective qui nous occupe. Tout dabord, la « musique subjective » y est érigée en procédé constant, au point de constituer une structure formelle de luvre. En effet, Roderick Usher est musicien : il improvise et compose sur sa guitare. Cest à nouveau Orphée et sa lyre que nous trouvons ici étrangement changé, puisque sa musique ne possède aucun pouvoir salvateur ou pacifiant. Reste que le thème de limpuissance finale dOrphée aux Enfers apparaît : Roderick perdra Madeline, en une étreinte finale comparable au regard quéchangent Orphée et Eurydice, car sa musique ne parvient pas à dominer la sinistre « voix des pierres ». On peut rappeler dailleurs que Debussy, dans ses dernières années, avait entretenu avec le poète Victor Segalen un projet dopéra, abandonné également, qui reprenait explicitement le mythe dOrphée, et qui devait sappeler : Orphée Roi. On peut, en se fondant sur ce recours constant à la « musique subjective », avancer que toute La Chute de la Maison Usher nest quun perpétuel palimpseste musical. Par exemple, ce que chante Lady Madeline est composé par Roderick : le spectateur entend donc non la musique dun compositeur-destinateur extérieur et étranger au drame, mais la propre incarnation vocale et musicale de lunion spirituelle des deux âmes. Cette présence musicale du drame est soulignée dans le livret. Le Médecin explique à lAmi, à propos de la « folie » de Lady Madeline : « Et puis, cest sa faute à lui ce nest pas ainsi quon aime une sur [ ] il lui fait chanter des musiques à damner les anges ! » Et, plus loin, Roderick dit à lAmi : « Tenez, jai retrouvé cet antique et curieux bouquin de savoir oublié Il y est parlé des anciens satyres africains et des Aegipans. Pendant des heures, jai rêvé sur la musique qui devait accompagner leurs étranges cérémonies Lisez ici ne croirait-on pas entendre une danse funèbre et passionnée ? ». Ici, le manuscrit du livret nous fournit une utile précision : en face de cette étrange confession, Debussy ajoute, en soulignant lui-même : « Pendant quils lisent on entend la musique quimagine Roderick Usher. » La musique entendue est donc une musique imaginée par un des personnages du drame : la musique « imaginarise » laction, pour reprendre le néologisme de Sartre, dans LIdiot de la famille. Plus exactement, ce quentend le spectateur-auditeur est le chant maléfique des pierres de la « Maison Usher », qui hante et inspire Roderick Usher, et quil transcrit inconsciemment. Cette « voix des pierres » est dailleurs un des thèmes dramatiques communs avec Pelléas et Mélisande, où lon rencontrait déjà ponctuellement cette mise en abyme de la musique dans luvre. Du reste, les analogies entre les deux uvres sont multiples : Pelléas et Mélisande ne sont-ils pas eux-mêmes, bien que plus lointainement, « frère et sur », comme le dit Golaud à lacte V ? Ainsi, dans La Chute de la Maison Usher, la musique entière passe par le filtre dun imaginaire-monde : celui de Roderick Usher, au point quil nest pas abusif de donner ici le premier rôle dramatique à lexpression musicale. Le « roman de chevalerie » dont lami donne lecture et qui « entre en phase » avec les coups sourds de Lady Madeline tient lieu dune métaphore de lopéra que Debussy veut écrire : un drame où la musique serait laction principale. Ici, limaginaire devient sujet de lexpression. Dans La Chute de la Maison Usher, Debussy cherchait à créer un « univers musical », un monde acoustique dont les lois et non les seules péripéties fussent nouvelles : correspondance magique, ténébreuse, inquiétante entre les couleurs et les sons ; pressentiments fulgurants qui emplissent lespace scénique ; et jusquaux battements du cur agité de Roderick Usher qui devaient être, à la fin, rendus par des coups redoublés de timbale assourdie Cest bien un monde musical qui devait simposer au spectacle, dans une structuration non plus spatiale mais temporelle, non plus géométrique mais acoustique. Et cet univers musical devait être aussi la transposition de lunivers mental induit par le conte de Poe, bien plus que sa traduction. Il sagissait donc dinventer un équivalent sonore de limaginaire fantastique à luvre chez le poète américain. Gatti-Casazza, directeur du Metropolitan Opera de New York, avec qui Debussy avait signé un contrat pour la création de La Chute de la Maison Usher raconte dans son livre Memories of the Opera une entrevue avec le compositeur, qui lui parle de son projet. Il cite Debussy : « Limagination de Poe étant la plus vive quil connaisse, il faut quil en trouve léquivalent musical. » En loccurrence, Debussy identifie lunivers de Poe à celui de la terreur, de la mort présente, perceptible, sensible. Voilà la musique quil veut, et ne peut pas écrire : une figuration expressive de la mort. En visitant lExposition Universelle de 1906 à Paris, Debussy fut frappé par une représentation de théâtre annamite. Il note : « Une petite clarinette rageuse conduit lémotion, un tam-tam organise la terreur et cest tout. » « Conduire », « organiser » : il sagit bien dune action dramatique, dont le texte est uniquement musical ; de plus, cest presque le programme de la scène finale dans luvre qui nous occupe, puisque lune des rares indications dorchestration du compositeur, sur la partition pour piano est la mention « grosse caisse » (instrument non noble, brut, terrifiant) lors des écroulements ultimes. Les années 1907-1908 sont, on la vu, très fécondes pour lécriture de La Chute de la Maison Usher ; on peut donc poser lhypothèse dun lien étroit entre ce théâtre (annamite) de la terreur et le projet debussyste. Suivons-en la composition progressive. La première expression imaginaire de la mort, dans cet opéra, est sans doute cette « voix des pierres », véritable incarnation de la malédiction familiale qui pèse sur Roderick et Madeline. Un thème exprime cette « voix », qui sinsinue dans tout le tissu harmonique de luvre, jusquà construire parfois le discours lui-même : ce thème est ici aussi réduit à un accord, beaucoup plus dissonant et « étrange » encore que celui de Don Giovanni, mais plus dun siècle les sépare. Deux accords parfaits majeurs se superposent (Ut Majeur et Fa# Majeur), alors quils nentrent pas, classiquement, dans des rapports dharmonie mutuels. Plus précisément encore, cet accord « bizarre » laisse entendre le fameux « triton » (la quarte augmentée do-fa#) souvent rapportée à la représentation du mal, du maléfique, du diable même. Cette expression de la mort nest cependant pas imaginaire au sens dune représentation, parce que cette musique est subjective ; elle est bien « imaginaire » au sens dune conscience imageante qui la produit, celle de Roderick Usher. Car cette voix des pierres annonce à Roderick la chute de la « Maison », donc la mort de se deux derniers avatars ; elle exprime cette « progression dans langoisse que doit être la Chute de la Maison Usher » dont parle Debussy dans une lettre du 8 juillet 1910 à son éditeur Durand. Le deuxième thème de cette méthode musicale fait véritablement de Roderick Usher un « instrument aux ordres de la peur », comme le dit le Médecin. Il sagit de restituer la présence réelle de la mort dans lesprit du personnage. Nous lavons vu, à un moment crucial du drame, lAmi lit à haute voix un roman de chevalerie que Roderick aimait autrefois. Mais le héros semble absent, absorbé : à lAmi qui lui reproche de ne pas écouter, il répond : « Si, si, jécoute de toutes mes forces. » Et ce quentend Roderick (les cris et les coups étouffés de Lady Madeline) est musicalement exprimé dans une perspective non représentative mais presque symboliste : cest le thème de Lady Madeline qui apparaît ici, mais modifié, « amplifié » dit-on en analyse musicale, selon le mode dune folle accélération rythmique, propre à Roderick lui-même, le rythme de son cur, son souffle court qui apparaissent comme les « clés » de la transformation musicale. Plus encore, la superposition de rythmes binaires et ternaires signale la confusion de la situation, en battant aux oreilles du spectateur comme un glas de terreur. Une étape est clairement franchie, depuis lesthétique de Don Giovanni : la musique est ici le drame, la trame dramatique et expressive de laction. Véritable « méta-représentation », la musique réalise effectivement la synthèse de la voix et de la mort dans limagination de Roderick Usher. Elle est la forme de présence que prend la mort comme principe victorieux de lintériorité psychique du personnage. Par cette dualité rythmique se trouve symboliquement figurée lunion impossible du frère et de la sur, qui prend donc la forme dune danse tragique, une transe ultime et destructrice. Dans le conte de Poe, Roderick sinspire prétendument dune « dernière valse de Weber » (uvre qui nest pas historiquement assignable). Debussy a saisi la formule pour en donner léquivalent musicale, dans cette tendance morbide du personnage aux rythmes ternaires (en particulier « croche pointée-double croche-croche »), évocation dune danse à la fois élégante, désuète, presque dérisoire, inquiétante et fantastique : la danse dun fantôme, dun « revenant », ou même de la mort-squelette. Encore faut-il rappeler que cette danse macabre est tout intérieure : il ny a pas de « bal » chez les Usher ! Seule lâme agitée de Roderick emprunte pour sexprimer les modes surannés dune mort toujours menaçante. Le troisième et dernier moment de la progression angoissante de la mort imaginaire dans luvre apparaît dans la scène finale, ce paroxysme de la terreur dans la révélation scénique de la mort. Donc, la porte souvre, Lady Madeline apparaît, spectre qui nest pas « illustré » musicalement, comme laurait fait encore un Wagner, par exemple. La mort nest ici pas plus « incarnée » dans tel personnage quelle nest « signifiée » par tel élément musical repérable. La mort, cest dans luvre, celle des Usher : elle sexprime presque mythiquement dans lacte transgressif de linceste, qui ravive la faille du Manoir et le précipite dans le néant. Or, cette mort est présente tout au long de luvre, dans le traitement particulier dun thème qui intervient indistinctement pour Lady Madeline et pour Roderick Usher : il sagit dune mélodie, courte et mélancolique, mais surtout dupliquée, constamment utilisée dans sa répétition même. Cest donc un thème « double » en son essence, qui se divise à chaque fois quil sexprime, et qui dit donc ainsi à la fois lunion et son contraire, la scission tragique et inévitable, limpossibilité de la fusion amoureuse. La mort est ici symboliquement figurée, elle est presque cryptée, cachée dans lépaisseur de la partition, comme dans la « Maison » elle-même qui cependant sécroulera « en deux », daprès le texte de Poe. La mort est principe absolu de division, comme un interdit de création, duvre, denfantement. Et cet opéra de Debussy ne vit jamais le jour. Sans doute parce quil devait relever dune esthétique double et contradictoire pour Debussy lui-même : le symbolisme et lexpressionnisme. Le langage musical du compositeur nétait selon lui pas assez marqué par une émancipation radicale de ce qui le précédait. Il charriait en lui trop de conventions harmoniques et mélodiques descriptives, narratives, en un mot représentatives. On peut avancer quil faudrait attendre le Wozzeck de Berg, en 1925 à Berlin, pour parvenir à la réalisation effective dune telle rupture esthétique. Lopéra inachevé de Debussy sécroule donc lui-même, hanté par la mort, par elle aussi condamné, et dont il ne nous reste que des fragments. Les derniers mots du conte de Poe étaient ainsi prémonitoires. On le sait, la Maison sécroule dans létang qui la borde, et dont les eaux sombres se referment sur elle : « the tarn closed sadly and silently over the fragments of the House of Husher ». Denis-M. KERMEN Pour toute question ou remarque adressée à Denis-M. Kermen, écrire au Cru, qui transmettra. |
Lycée Chateaubriand
Tél. : 02 99 28 19 00 - Fax : 02 99 28 19 05
Second Cycle, Abibac, Classes Préparatoires
136 boulevard de Vitré
BP 90315 - 35703 - RENNES Cedex7