André Hélard : L'Affaire
Dreyfus : déni de justice et désir de justice.
Mise en ligne le 18 janvier 2006. André Hélard a enseigné les Lettres au Lycée Chateaubriand de Rennes. Sur les rapports entre la société rennaise et l'Affaire Dreyfus, il a publié divers articles et deux livres : Rennes et Dreyfus en 1899. Une ville un procès, en collaboration avec Colette Cosnier, Horay, 1999 et L’Honneur
d’une ville. La naissance de la section rennaise de la Ligue des Droits
de l'Homme,
Apogée, 2001. © : André Hélard. L'Affaire
Dreyfus Bien
que j'aie moi-même enseigné dans les classes prépas, je n'entends surtout pas
me substituer ici ce soir à mes collègues qui ont en charge le thème de la
Justice en vous faisant un cours de plus sur ce thème. Plus simplement, je
voudrais tenter de mettre en lumière quelques-uns des aspects les plus
remarquables sous lesquels l'affaire Dreyfus a posé un certain nombre des
problèmes de la justice. En espérant que vous pourrez, vous, et vos professeurs,
en faire le meilleur usage… On
va dans quelques mois commémorer le centenaire de la réhabilitation du
capitaine Dreyfus, puisque c'est le 12 juillet 1906 que la plus haute instance
judiciaire française, la Cour de cassation, prononçait son arrêt de
réhabilitation, annulant par là toutes les procédures et condamnations
antérieures, celle du conseil de guerre de Paris en 1894 qui avait condamné
Dreyfus au bagne perpétuel pour haute trahison ; et celle du conseil
de guerre de Rennes en 1899, qui l'avait recondamné pour ce même crime. Ainsi se terminait,
du moins sur le plan judiciaire, une affaire qui avait mis la France sens
dessus dessous pendant plusieurs années, suscité l'intérêt et la passion du
monde entier, et surtout mis en question et en débat l'idée de justice, sous
les angles les plus divers, et plus qu'aucun autre événement historique ne le
fit jamais. Je ne puis entrer
dans tous les détails d'une affaire dont beaucoup de ses contemporains ont dit
qu'aucun dramaturge n'aurait été capable d'imaginer la complexité, les
obscurités, les rebondissements, les coups de théâtre : la soirée n'y
suffirait pas. Ce que je voudrais essayer de montrer : comment un double
déni de justice initial (ce qui est autre chose qu'une erreur judiciaire) a
suscité, comme un choc en retour, un désir, une exigence, de justice à la
mesure de ce déni ; et comment l'affrontement, d'une extraordinaire
violence verbale (voire physique) à partir d'un certain moment, entre
dreyfusards et antidreyfusards, a eu pour enjeu profond deux idées de la
justice, ou plutôt deux idées de sa place (de son importance) dans la société. On
connaît le point de départ de l'Affaire : le capitaine Dreyfus, officier
d'artillerie, sorti de Polytechnique, appartenant à une riche famille juive d'origine
alsacienne et parfaitement assimilée, accusé d'espionnage au profit de
l'Allemagne, a été jugé à huis clos par un Conseil du guerre en décembre 1894
et condamné à la détention à perpétuité. Cela s'est passé dans un climat
enfiévré et malsain, avec une campagne de presse nourrie par les milieux
nationalistes et antisémites quand des fuites font connaître l'origine juive du
suspect. (La Libre parole du 1er
novembre : « Haute trahison. Arrestation de l'officier juif A.
Dreyfus ».) Dreyfus
est dégradé le 5 janvier 1895. Puis envoyé au bagne de Cayenne, où
« normalement » on ne devrait plus entendre parler de lui. Pour tous,
y compris ceux qui seront plus tard les plus ardents des dreyfusards, justice a
été faite : Jaurès et Clemenceau écrivent des articles où ils estiment que
« le traître » a eu de la chance de ne pas être condamné à mort,
quand de simples soldats le sont alors parfois pour un simple geste
d'indiscipline. Basch, plus simplement dira « n'avoir eu [alors] aucun
doute sur la culpabilité de Dreyfus ». Tout s'arrêterait donc là, et il n'y aurait jamais eu d'affaire Dreyfus, si, avec une énergie et une foi que rien ne décourage, les proches de Dreyfus, sa femme et son frère Mathieu, n'entreprenaient de comprendre et de faire la lumière sur ce qui a pu provoquer un tel verdict. De leur ténacité naîtra la « première affaire Dreyfus ». Ce n'est pas la plus spectaculaire, parce que c'est la moins « publique » ; la vérité progresse à petits pas, presque souterrainement, loin des futurs grands coups d'éclat d'un Zola ou d'un Jaurès. Mais c'est celle où le sens profond de l'Affaire se constitue, et où, du point de vue de la justice, l'Affaire acquiert totalement son statut de cas d'espèce exemplaire. C'est pourquoi je lui consacrerai le maximum de temps (sans pourtant entrer dans les détails), pour bien situer les deux dénis de justice dont la découverte et la révélation (dues à la ténacité et à la foi des Dreyfus dans la justice) va faire naître dans une partie du pays un désir de justice extraordinaire. 1 - La question de la justice sous l'angle juridique. Première affaire Dreyfus (1895-fin 1897) Le
procès de 1894 a laissé derrière lui une bombe à retardement, le dossier secret.
Il se révèle petit à petit que Dreyfus a été jugé dans d'étranges conditions :
on comprendra bientôt que, le dossier étant quasiment vide, mais parce que
l'opinion chauffée à blanc par la presse (qui parle tous les jours de
« l'immonde traître Dreyfus » et de la France menacée, vendue par les juifs) exige un coupable, le ministre de la guerre
(le général Mercier) a communiqué aux juges, alors qu'ils délibéraient, un
« dossier secret » (secret car contenant soi-disant des
« secrets d'État » et risquant s'il était rendu public de susciter la
guerre avec l'Allemagne !). Quand, à l'automne 1897, le problème du
dossier secret finit par devenir public (il réoccupe désormais la presse
quotidiennement) c'est le premier débat fondamental, il est purement
judiciaire puisqu'il porte sur les conditions dans lesquelles Dreyfus a
été jugé. Débat dont les termes sont parfaitement posés par le
philosophe et sociologue Paul Lapie : « De tout ce débat confus une
chose me paraît résulter clairement : on a condamné un homme sur une pièce
que lui-même et son défenseur n'ont pas lue : c'est là une illégalité et
probablement une iniquité : qui prouve que l'accusé n'aurait pas montré
victorieusement que cette pièce était apocryphe ou n'avait pas le sens qu'on
lui attribuait[1] ? »
Et Clemenceau : « Il nous aura fallu venir
jusqu'à la Troisième République pour soutenir, nous républicains, que des juges
peuvent condamner un homme sans même l'admettre à discuter le document qui
l'accuse ! » Pour
comprendre plus en profondeur en quels termes ce débat a été posé, et vécu, il
est particulièrement éclairant de s'appuyer sur le cas de Clemenceau, qui va
bientôt devenir un des dreyfusards les plus emblématiques. Trois ans plus tôt
il avait écrit que le bagne à perpétuité était une peine trop douce pour ce
crime… Dans les articles qu'il écrit dans L'Aurore, on lit jour après jour l'émergence et la
construction, jour après jour, d'une conscience et d'un discours dreyfusards à
partir de ce problème du dossier secret. On peut ainsi comprendre au nom de
quelle idée de la justice se sont construits la conscience et le discours
dreyfusards. Se gardant pendant plusieurs semaines « de
jamais soutenir que Dreyfus fût innocent » (il doit « jusqu'à nouvel ordre
doit être tenu pour coupable » et a été condamné « par des hommes que nul
ne soupçonne[2] »),
Clemenceau concentre ses interrogations sur la « régularité » du
procès : « Nous devons tenir le jugement pour bon jusqu'à nouvel
ordre. Ce qui fait évidemment l'hésitation de quelques consciences, c'est que
certaines pièces du procès ont été soustraites au regard de tous, dans l'intérêt
supérieur de la France, nous a-t-on dit[3]. »
Et une semaine plus tard : « Dreyfus jusqu'à nouvel ordre doit être
tenu pour coupable, puisqu'il a été “régulièrement” condamné. Si un doute est
demeuré dans certains esprits, c'est que cette “régularité” s'est produite en
dehors des règles ordinaires. L'un
des juges […] aurait dit que sa conviction s'était faite en chambre du conseil,
sur la production d'une pièce soumise au tribunal en dehors de l'accusé et de
son avocat. Si le fait est exact, qu'on me dise quel innocent pourrait
échapper à de tels procédés de condamnation[4]. » D'autant plus, ajoute-t-il, que
« Dreyfus est juif et que « pour certains une attestation de juda•sme
équivaut à l'aveu de tous les crimes ». Toute
la position de Clemenceau découle, avec la simplicité de l'évidence, de ce
point de départ purement juridique : la gravité extrême du non-respect
« des règles ordinaires » par ceux qui rendent la justice. Clemenceau
martèle inlassablement cette conviction : « Je n'ai jamais dit que Dreyfus
fût innocent, n'ayant aucun moyen de le savoir. Je dis seulement qu'il n'a pas
été jugé selon la loi et je
demande justice » ou « un homme a-il été bien ou mal jugé ? il n'y a pas d'autre problème[5]. » Cette
conviction est fondée sur une conception à la fois moderne et démocratique de
la justice : moderne car, écrit Clemenceau, « l'esprit public de notre
temps, le progrès du temps […] ne peut plus accepter les jugements de l'ombre[6] » ; et démocratique, puisque la
démocratie c'est à la fois « le gouvernement de l'opinion publique en
pleine lumière » et
« la justice au grand jour[7] ».
À partir de là, la réflexion sur ce qui est en jeu s'approfondit et s'enrichit
: ce qui est en cause, ce sont « les droits primordiaux de tout citoyen
dans une société civilisée » et surtout le fait que « la
violation des droits d'un seul a
pour conséquence fatale la violation des droits de tous ». C'est
par le rapport ainsi établi entre le droit d'un seul et le droit de tous qu'est
affirmé, non seulement par Clemenceau mais par tous les dreyfusards, le
caractère exemplaire de l'affaire Dreyfus, ce par quoi elle dépasse le cas
particulier de l'individu Dreyfus, innocent ou coupable : « comment
admettre qu'un homme, si misérable qu'on le suppose, soit jugé en dehors des
communes garanties ? […]
Aujourd'hui c'est Dreyfus, demain ce sera tout autre[8] » ; « les
garanties de justice ne peuvent être supprimées à l'égard d'un seul sans que le
corps social tout entier soit menacé[9] »
; « il ne peut se léser un droit chez le dernier des hommes sans que tous
les opprimés aient intérêt à s'en faire solidaires. […] la cause du droit
humain ne peut se diviser[10] ».
L'enjeu premier est là, dans ce lien constant affirmé entre « un
seul » et « tous », et, de façon encore plus forte, « le
corps social tout entier ». Mais
Clemenceau, et il n'est pas le seul en ces fiévreuses semaines de fin 1897, va
déjà plus loin. Il a vu très tôt les redoutables conséquences de la soumission
de l'état de droit à la raison d'État : « La raison d'état
— que le progrès des temps prétend éliminer des gouvernements
modernes — est déjà fort inquiétante dans les actes d'autorité
souveraine. Mais prétendre la mêler aux décisions de justice, c'est supprimer
du coup toutes les garanties du citoyen[11]. »
Mais le problème de la justice n'est pas que juridique ; par son lien,
ici, avec « les garanties du citoyen », il est aussi profondément
politique, au sens où il caractérise la cité, le degré de citoyenneté et le
niveau de civilisation. Clemenceau intègre bientôt à sa problématique les idées
de nation, de patrie et de République : « Lorsque par indifférence,
torpeur ou lâcheté, l'esprit public laisse faire […] il n'y a plus, au sens
noble du terme, une nation pour l'avenir[12] »,
« pour le patriotisme il faut une patrie. Et il n'y a point de patrie sans
justice, il n'y a point de patrie sans droit[13]. »
Jusqu'à cette affirmation solennelle :
« Qu'est-ce qu'un pays soi-disant civilisé où la loi n'est pas la loi pour
tout le monde ? Qu'est-ce que des juges qui appliquent la loi aux uns et
ne l'appliquent pas aux autres suivant leur bon plaisir ? […] C'est le
recul jusqu'au Moyen Âge, en pleine barbarie. Prenne qui voudra la
responsabilité de ce formidable bond en arrière. Je protesterai de la parole et
de l'acte tant qu'il me restera de forces[14]. »
Le
seul problème du dossier secret contenait déjà tout cela. Encore fallait-il le
sentir, et l'exprimer avec cette force… Et sentir combien la raison d'État,
avancée par l'État-major et les gouvernements pour justifier le secret, entre
ici en contradiction absolue avec l'état de droit, et constitue pour un pays
comme la France une formidable régression. Clemenceau,
on le voit, nous permet ici de répondre (en partie) à la question
« pourquoi/comment devient-on dreyfusard ? » et de saisir pour
ainsi dire à sa source un des sens profonds du dreyfusisme : son rapport
profond avec une exigence de justice fortement liée à une conception
« moderne », « progressiste » de la société, de l'état de
droit et de ce que l'on n'a pas encore appelé la citoyenneté. Du même coup il
nous définit a contrario ce que
sera l'antidreyfusisme : l'État-major et le gouvernement qui lui est tout
dévoué défendent une idée archa•que du droit et de la justice, qui n'est pas
autre chose que le règne de l'arbitraire. Mais
dans le débat qui fait rage à l'automne 1897, ce n'est jamais sur ce terrain
juridique que riposte la presse antidreyfusarde : elle assimile tout désir
de comprendre l'Affaire en termes de droit à une volonté de nuire à l'Armée,
donc à la France ; et ne veut voir dans des questions comme celles de
Clemenceau (et d'autres) que la manifestation d'un complot ourdi par « le
cosmopolitisme judéo-maçonnique ». Ce que Paul Lapie commente ainsi :
« S'il était prouvé que Dreyfus est innocent, que de responsabilités
seraient engagées ! Est-ce pour les fuir qu'on fait appel aux pires passions,
qu'on transforme une affaire de conscience en affaire politique ou religieuse[15] ? » 2 - La question de la justice dans sa dimension politique. Vers la deuxième affaire Dreyfus En
même temps que la réalité du dossier secret se dévoilait, une deuxième bombe à
retardement éclatait à son tour : le bordereau et ce qui s'y rattache. En
fait une des rares pièces « non secrètes » de l'accusation, une note
manuscrite où le « traître » donnait à son correspondant allemand une
liste d'éléments sur lesquels il allait bientôt fournir des informations. C'est
aussi la seule pièce à peu près convaincante : l'écriture de Dreyfus
ressemble de façon frappante à celle du bordereau, et certains experts graphologues
ont conclu qu'il en était bien l'auteur. Or, courant 1896, le Service des
renseignements intercepte de nouveaux documents témoignant de la poursuite
d'activités d'espionnage au bénéfice de l'Allemagne. Le colonel Picquart,
nouveau chef du service (qui connaît parfaitement le dossier Dreyfus), constate
que l'écriture en est la même que celle du bordereau, mais l'auteur ne peut
évidemment plus en être Dreyfus, qui croupit à l'île du Diable. Picquart, après
divers recoupements, découvre que l'auteur de tout cela, bordereau compris, est
un autre officier, le commandant Esterhazy. Il en informe son supérieur le
général Gonse : Dreyfus est innocent et a été condamné à la
place d'un autre. Gonse lui répond que s'il n'en parle pas, personne n'en
saura rien ! Picquart est expédié… en Tunisie. Mais de confidence sous le
sceau du secret en confidence, la vérité finit par arriver à Mathieu Dreyfus
qui dénonce Esterhazy le 15 novembre 1897. En
décembre 1897, on est au deuxième carrefour de l'Affaire. Elle pourrait encore
s'arrêter ici. Il suffirait pour cela que l'État-major reconnaisse que l'on
s'est trompé. Ou que le gouvernement de la République décide que devant de
telles interrogations, « ce n'était que justice » de revenir sur une
justice si « mal rendue » et de réviser un procès si mal fait. Mais
en s'arc-boutant jusqu'à l'absurde sur le principe du « respect de la
chose jugée » et parce que reconnaître une erreur, volontaire ou non,
serait soi-disant affaiblir l'armée ,donc la France, et à force de vouloir nier
la première affaire Dreyfus, l'État-Major et le gouvernement Méline vont créer
la seconde. Le gouvernement s'entête à répéter qu' « il n'y a pas
d'affaire Dreyfus » (inspirant à Paul Lapie cette réflexion :
« Comme un bon commentaire de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs
serait utile à l'heure actuelle[16]
»). Et l'État-major, obligé (tout de même) de faire passer Esterhazy en Conseil
de guerre le fait acquitter, au mépris des évidences les plus aveuglantes, dans
un climat détestable, aux cris de « Vive l'Armée ! À bas les
juifs ! » Inspirant cet autre commentaire à
Clemenceau : « Pour éviter de reconnaître qu'on s'est trompé,
pour ne pas avoir à réviser le procès de Dreyfus, […] on plonge la France dans
un abîme de maux. » À
ce stade, fin 1897/début janvier 98, deux évidences s'imposent, comme l'écrira
(plus tard) Jaurès, en exergue des Preuves que : « 1ˇ
Dreyfus a été condamné illégalement,
en violation des garanties essentielles dues à l'accusé 2ˇ
Dreyfus a été condamné par erreur.
C'est un innocent qui souffre au loin pour le crime d'un autre ». C'est
sur la révolte face à cette double iniquité, à ce double déni de justice, dont
il est désormais clair qu'il est délibéré (ce qui est bien sûr une
« dérive menaçante de l'état de droit[17] »),
qu'achève de se construire le dreyfusisme. Et
que commence la deuxième affaire Dreyfus. Elle va être aussi publique et
politique que la première a été, pour l'essentiel, souterraine et procédurière.
C'est vraiment à partir de là que s'affrontent deux camps, deux France, dont
les contours ne faisaient que se profiler dans la première affaire.
Deux
événements majeurs marquent le début de cette deuxième phase de l'affaire. Le
lendemain de l'acquittement d'Esterhazy, le 13 janvier 1898, Zola publie dans L'Aurore, le journal de Clemenceau, son célèbre J'accuse où il dénonce la soumission de la justice à
l'État-major ; et le 14 est lancée dans la presse la « pétition des
intellectuels », qui sera bientôt signée par plus d'un millier
d'écrivains, artistes, universitaires et hommes de science, dont le texte dans
sa clarté est ici essentiel : les signataires protestent contre « la
violation des formes juridiques au procès de 1894 », « demandent à la
Chambre de maintenir les garanties légales des citoyens contre tout
arbitraire » et pour ces raisons « demandent la révision ». En
réponse à cela, le gouvernement intente un procès à Zola, tandis que des
émeutes, dont les cibles sont les juifs et les intellectuels signataires de la
pétition éclatent dans plusieurs villes de province. Clemenceau ici encore, définit parfaitement ce qui
vient de changer, (« nous voici en quelques jours bien au-delà de
l'affaire Dreyfus[18] »)
et les enjeux politiques et idéologiques de cette deuxième affaire. Son analyse
de l'idéologie antidreyfusarde, et de sa composante antisémite, va à
l'essentiel : la mise en évidence de la négation de la justice en tant que
valeur : « Comment justifier l'état d'âme de gens qui vous
disent [pour se débarrasser des doutes qu'on leur suggère] : Qu'est-ce
que cela me fait que Dreyfus ait été bien ou mal jugé ? entre un juif et
l'armée on ne peut pas hésiter. En sommes-nous là vraiment[19] ? »
ou « Qu'est-ce que ça leur fait un juif ? qu'est-ce que ça leur fait
la justice ? qu'est-ce que ça leur fait le droit ? Il faut être vendu
pour oser invoquer ces sottises[20] ! »
On voit bien comment la « judéité » de
Dreyfus prend une dimension universelle : il est l'exclu par excellence,
celui qui, à cause de ce qu'il est (non de ce qu'il a fait), est exclu du droit
commun. Il est l'archétype de toutes les discriminations, de toutes les
victimes de l'arbitraire, d'où le caractère exemplaire, à ce titre aussi,
aujourd'hui encore, de l'Affaire Dreyfus. Les antidreyfusards crient
« Vive l'armée ! À bas les juifs ! » Mais quel sens
peut avoir ce cri, alors que « l'armée est organisée chez nous en vue de
la conservation de la patrie, et [que] la patrie chez nous, c'est le respect de
la dignité humaine et l'égalité civile et politique de tous les
citoyens ». Les antidreyfusards crient aussi « La France aux
Français ! », et les dreyfusards voient là, avec Clemenceau une
« défaite de la France » (qui, effectivement, à ce moment, commence à
être regardée avec stupeur par le reste du monde…) : « Voici
que nous nous infligeons à nous-mêmes la pire défaite. Sans cause apparente,
sans pression du dehors, sans excuse compréhensible, sur notre propre
territoire, en pleine paix publique, nous convions le monde étonné à nous voir
refuser la garantie des lois, la justice commune, à l'un de nos concitoyens.
Quelle raison ? Il est juif. On n'en a pas encore pu trouver d'autre[21]. » Mais aussi ce mépris de la justice en tant que valeur
qui caractérise l'antidreyfusisme, cette régression majeure, caractérisée par
le mépris absolu de l'état de droit, a pris une dimension politique. Si
« au nom de l'ordre, de l'autorité et de la nation, les
antidreyfusards » [où désormais se retrouvent nationalistes, militaristes,
nostalgiques du boulangisme, partisans d'un régime fort, catholiques,
monarchistes : tous ceux pour qui l'affaire, instrumentalisée, est devenue une
machine de guerre contre le régime républicain, qui il est vrai n'est pas
irréprochable depuis des années], ceux-là donc récusent la justice comme
valeur, comme institution et même comme notion », pour les dreyfusards,
« la justice est un enjeu primordial de la république et le fondement de
la cité démocratique[22]. » Si avant le procès Zola les antidreyfusards n'étaient
que « ceux qui sont de parti pris », désormais ils sont appréhendés à
travers une vision politique de la justice (ou de l'exigence de justice) ce qui
est en route », alors que « toutes les puissances d'oppression [sont]
réveillées[23] »
c'est « la liquidation des acquis de la Révolution française[24] »,
symbolisée avant tout par la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen,
et à quoi se réfère évidemment la Ligue des Droits de l'Homme, fondée en 1898.
Les antidreyfusards reprocheront à ses adhérents d'être « trop amis de
l'humanité pour être de bons Français »… Quand, au plus noir de l'Affaire, après la condamnation
de Zola, à l'issue d'un procès d'assises sous contrôle de l'armée, Clemenceau,
écrit : « La France renaîtra, la France du libre examen, la France de
la justice entre les hommes, la France des grandes luttes pour
l'humanité », on voit bien quelle autre France se dessine en négatif, et
combien le mythe des acquis de 1789 est devenu un puissant ferment d'unité pour
les dreyfusards. 3 - Vers la révision, puis la réhabilitation La suite
de l'Affaire, qui n'en est là, si l'on peut dire qu'à son recommencement,
sera/ne sera, dans un climat exaspéré jusqu'au paroxysme, qu'un long combat
entre ces deux camps. Après l'introduction d'une demande de révision par la
famille Dreyfus, malgré les manœuvres, les mensonges, et après le rocambolesque
épisode du suicide du colonel Henry (convaincu d'avoir fait un faux grossier,
censé prouver de façon définitive la culpabilité de Dreyfus, pour
« étoffer » le dossier), la famille Dreyfus dépose en septembre 1898
un pourvoi en révision qu'il n'est plus possible de rejeter. Au terme d'une longue et remarquable enquête, la
Cour de Cassation annule le procès de 1894 et, pour donner à la justice
militaire la possibilité d'effacer elle-même son erreur, elle le renvoie devant
le conseil de guerre de Rennes. Je donne, à titre d'exemple de l'esprit dans
lequel les antidreyfusards reçoivent cet arrêt, ce commentaire ahurissant d'E.
Desgrées du Loû : pour lui les « questions de procédure et d'enquête
judiciaire » sont « fastidieuses », mais il « continue à
croire Dreyfus coupable », car, dit-il, « [ce sont] les éléments
les plus sains de la nation […] qui sont demeurés réfractaires au
dreyfusisme » […] « ce n'est pas de notre faute si tous les
anarchistes, tous les francs-maçons et toute la juiverie se sont mis du côté de
Dreyfus, […] quant à Dreyfus lui-même, ce n'est pas non plus de notre
faute si sa personnalité n'est plus qu'un prétexte de guerre criminelle et
révolutionnaire contre l'armée, la religion traditionnelle et l'union morale du
pays[25] »…
Étonnant renversement où les uns avaient tort d'avoir eu raison et les autres
raison de s'être trompés ! Ce qui devrait être la fin de l'affaire Dreyfus ne le fut pourtant pas : le procès de Rennes est totalement pris en mains et manipulé par l'État-major, le général Mercier en tête. Le 9 septembre 1899, les juges rennais, au grand scandale de l'opinion internationale, jugent à nouveau Dreyfus coupable de haute trahison, « avec circonstances atténuantes », ce qui explique (si l'on peut dire) la peine : 10 ans de détention. Le 19 septembre, la grâce présidentielle, qui épargne à Dreyfus une captivité qu'il n'aurait pas supportée, ouvre la voie à un apaisement politique (mais provoque chez les dreyfusards des déchirements terribles). Mais Dreyfus, pour qui « on ne gracie pas un innocent », va, selon ses propres termes « poursuivre la réparation de l'erreur judiciaire » dont il est encore victime. Les démarches pour obtenir une nouvelle révision (fondée sur l'éventuelle révélation de « faits nouveaux ») aboutissent en 1904. La Cour de Cassation est à nouveau saisie. Après une nouvelle et longue enquête, elle annule toutes les procédures antérieures, et les procès de 1894 et 99, et réhabilite Dreyfus le 12 juillet 1906. Faute
de pouvoir tout analyser (et d'autres questions intéressantes dans la
perspective du thème de la justice, par exemple le rapport entre la justice et
la justice sociale tel que Jaurès et les socialistes l'ont posé, ou encore la
façon dont les « savants » ont posé le problème de la justice dans sa
relation avec la vérité et la rigueur scientifique[26]),
retenons deux aspects qui concernent encore particulièrement le rapport à la
justice : l'engagement de la Cour de Cassation et le rôle de Dreyfus
lui-même. La Cour de CassationDreyfus
a été deux fois condamné par des juges militaires, et deux fois ce jugement a
été cassé par la Cour de cassation, la plus haute juridiction du pouvoir
judiciaire. C'est que, tout au long de l'Affaire, l'une est apparue comme
l'antithèse absolue de l'autre. Dès
janvier 1898, Paul Lapie analysait finement, dans un article de la Revue de
Métaphysique et de Morale[27], les faiblesses de la justice militaire :
« Le juge militaire croit plus volontiers que le juge civil, aussi
volontiers que le juré, à l'infaillibilité de sa conscience. » Mais
ajoutait-il, « la conscience n'est souveraine que si elle
est éclairée ; peu importe qu'on soit en règle avec elle si on n'est pas en
règle avec la justice. […] Un jugement n'a de valeur morale que s'il a de la
valeur logique : s'il n'est pas appuyé à des preuves il est presque
nécessairement la cause d'une injustice. » Or « l'officier n'est
jamais qu'un juge provisoire ; et rien dans son éducation ne l'a préparé à
cette fonction. Il ignore — et l'avoue — les éléments du
droit et de la procédure. Si des magistrats militaires ont ordonné des
perquisitions illégales, si un conseil de guerre — on voudrait
encore en douter — a pu condamner un homme sur une pièce secrète et
si — ce qui est sûr — la révélation de ces pratiques n'a
guère suscité d'étonnement dans le monde de l'armée, ce n'est pas que le sens
moral y soit émoussé, c'est que l'expérience et la science juridiques y sont
absentes. » Faute de posséder « l'expérience et la science
juridiques » le juge militaire juge donc (ou croit juger) « selon sa
conscience », mais « une conscience dénuée d'esprit scientifique peut
être criminelle » ! L'analyse
de Victor Basch n'est pas tellement différente, quand il évoque le climat dans
lequel eut lieu le procès de Rennes[28]
: « Je vois encore Trarieux[29]
me regarder de ses yeux incrédules d'honnête homme et je l'entends me
dire : “Mais, enfin, ces officiers jugeront selon leur conscience.” Sans
doute, ils jugeront selon leur conscience. Mais la conscience n'est pas un
organe indépendant et autonome. La conscience n'a pas de cloisons étanches. Il
n'y a que Kant qui ait imaginé que, lorsque nous portons des jugements moraux,
il s'accomplit en nous un miracle. Un jugement moral émane de l'homme tout
entier. Il s'éclaire par des réflexions et des recherches. Il est influencé par
le milieu social auquel appartient celui qui juge, par les préjugés de sa caste
et de son métier. […] Les juges militaires jugeront avec ce qu'ils savent ou
croient savoir et, surtout, hélas ! avec ce qu'ils ignorent. […] Et c'est
pour cela qu'ils condamneront. » C'est de
cela que la Cour de cassation fut l'antithèse ! V. Duclert résume
bien son rôle : « Dans la marche de la justice qui caractérise
l'affaire Dreyfus, elle occupe une place centrale et décisive. Au terme
d'instructions ambitieuses et d'une grande ampleur, les magistrats de la plus
haute juridiction du pouvoir judiciaire ont en juin 1899 annulé le procès de
1894. Puis le 12 juillet ils ont réhabilité le capitaine Dreyfus en proclamant
solennellement son innocence et en refusant de le renvoyer devant une justice
militaire déconsidérée. […] Leur rôle dans l'Affaire traduit d'abord un respect
de la procédure criminelle, une défense des garanties juridiques pour tout
citoyen, et une exigence du droit, source de légalité devant un état paraissant
abdiquer de sa mission républicaine[30]. »
Et c'est à juste titre qu'il voit dans l'œuvre de la Cour de Cassation dans
l'affaire Dreyfus « la défense et l'illustration d'un droit
républicain ». En effet, défendant l'état de droit contre la raison
d'État, ils ont rendu, tant en 1899 qu'en 1906, des arrêts qui « revêtent
une signification politique, fondée sur une conscience supérieure du droit dans
la cité et de la justice dans la République[31] ».
Dreyfus Je voudrais pour
finir, parler de celui dont on a trop souvent dit qu'il n'était même pas
dreyfusard, qu'il avait été dépassé par sa cause, pas digne d'elle, etc. :
Dreyfus lui-même, qui tout au long de sa dégradation crie : « Je suis
innocent ! » Si lui-même, si sa femme, si son frère n'avaient
manifesté tout de suite une volonté inébranlable que justice lui fût rendue, il
n'y aurait jamais eu d'affaire Dreyfus. Mais il est extraordinaire de voir
comme, dès le lendemain de sa première condamnation, Dreyfus bien que tenté de
« se débarrasser de cette triste vie », fixe un impératif :
« Ce qu'il faut […] c'est chercher la vérité, c'est remuer ciel et terre
pour la découvrir, c'est y engloutir s'il le faut notre fortune, afin de
réhabiliter mon nom traîné dans la boue[32]. »
Et comme sa femme, sans douter une seconde de lui, est tout de suite au
diapason : « Quel malheur, quelle torture ! », lui
écrit-elle le même jour, mais aussi « Notre vie, notre fortune à tous sera
sacrifiée à la recherche du coupable. Tu seras réhabilité. » Si elle le sent
fléchir dans sa détermination, elle écrit : « Je te demande un énorme
sacrifice, celui de vivre […] de lutter pour ta réhabilitation » et il
répond aussitôt : « Ton héroïsme me gagne ; fort de ton
amour, fort de ma conscience, […] je lutterai jusqu'à mon dernier souffle[33]. »
Et dans les jours qui suivent : « quelles que soient les
épouvantables tortures morales que je vais éprouver, il faut que je
résiste » (28 décembre) « il n'est pas admissible, s'il existe une
justice, […] que la vérité ne se fasse pas jour » (1er janvier
95). Dreyfus va effectivement tout supporter pendant cinq ans à l'île du
Diable. Cinq années de ma vie,
l'extraordinaire journal qu'il a tenu pendant sa captivité, témoigne à la fois
de la cruauté de conditions de détention qui semblent faites pour le mener à la
folie ou à la mort et de l'extraordinaire volonté d'un homme qui mobilise
toute sa raison (et l'écriture) pour résister : ce texte ne peut se
comparer qu'a certains témoignages de rescapés des camps de concentration, par
exemple L'Espèce humaine, de
Robert Antelme. En août 1899, quand la presse du monde entier, rassemblée dans
la salle des fêtes du lycée de Rennes découvre Dreyfus, devant cet homme qui
semble sorti du tombeau, qui flotte dans son uniforme, qui vacille sur ses
jambes et dont la voix étrange est celle de quelqu'un qui avait désappris de
parler, Gaston Leroux se demande : « Où a-t-il trouvé la force de ne
pas mourir[34] ? »
La réponse est évidemment : dans ce désir de justice absolument
inébranlable. En conclusion, si l'on peut dire, avec V. Duclert,
que « l'histoire de l'Affaire Dreyfus fournit des enseignements essentiels
pour la compréhension de la démocratie et la connaissance du chemin par lequel
la République peut être celle de tous les citoyens, hier comme aujourd'hui et
comme demain[35] », il me
paraît plus que légitime de laisser le dernier mot à Dreyfus lui-même ; en
1906, au lendemain de l'arrêt de la Cour de Cassation, il dit que tout ce qui a
mené à sa réhabilitation fut « l'une des œuvres de relèvement les plus
extraordinaires dont le monde ait été témoin, une de ces œuvres qui
retentissent jusque dans l'avenir le plus lointain, parce qu'elle aura marqué
un tournant dans l'histoire de l'humanité, une étape grandiose vers une ère de
progrès immense pour les idées de liberté, de solidarité sociale et de
justice ». André
Hélard [1] Lettre à Célestin Bouglé, décembre1897 (Manuscrit, Bnf). [2] Articles ultérieurement rassemblés en sept volumes, et dont le premier dont sont tirées toutes les citations à venir s'intitule L'Iniquité. Nouvelle édition établie par Michel Drouin, Mémoire du Livre, 2001, pp, 103, 67 et 104. [3] Ibid. p. 63. [4] Ibid. p. 67. [5] Ibid. p. 204. [6] Ibid. p. 71. [7] Ibid. p. 88. [8] Ibid. p. 96. [9] Ibid. p. 189. [10] Ibid. p. 202. [11] Ibid. p. 72. [12] Ibid. p. 167. [13] Ibid. p. 199. [14] Ibid. p. 543. [15]
Lettre à C. Bouglé, déc. 1897. [16] Lettre à C. Bouglé, 4 avril 1898. [17] V. Duclert, « Mémoires. L'Affaire Dreyfus » in Dictionnaire critique de la République, Flammarion, 2002, p. 532. [18] Ibid. p. 297. [19] Ibid. p. 198. [20] Ibid. p. 312. [21] Ibid. p. 414. [22] V. Duclert, « La justice », in L'Affaire Dreyfus et le tournant du siècle (dir. L. Gervereau, C. Prochasson), BDIC, 1994. [23] Clemenceau, op. cit. p. 331. [24] Ibid. p. 290. [25] L'Écho de l'Ouest, 4 et 11 juin 1899. [26] Voir à ce sujet, sur ce site, « Affaire Dreyfus et esprit scientifique ». [27] Le texte complet de cet article, éclairé d'un certain nombre de notes et commentaires, se trouve sur le site d'Atala dans l'article indiqué ci-dessus. [28] « Le procès de Rennes, dix ans après », Bulletin officiel de la Ligue des Droits de l'Homme, 1909, cité dans Victor Basch, un intellectuel cosmopolite, éd. Berg international, p. 142. [29] Alors président de la Ligue des Droits de l'Homme. [30] « La Cour de Cassation », in M. Drouin (dir.), L'Affaire Dreyfus de A à Z, Flammarion, 1994, p. 362-363, p. 361-362. [31] Ibid. p. 363. [32] Lettre du 23 décembre 1894, Alfred et Lucie Dreyfus, Écris-moi souvent, écris-moi longuement, Mille et une nuits, 2005. p. 80. [33] 26 et 27 décembre. Ibid. p. 88. [34] Le Matin, 8 août 1899. [35] Dictionnaire critique de la République, p. 536. |
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