François Guyon : Compte rendu du livre de : Vincent Moriniaux
(coordination) : Les Risques. Question de géographie, Nantes, Éditions du Temps, 2003.
Nous remercions vivement l'auteur de ce commentaire et l'association des Clionautes qui nous ont permis de reprendre ici le texte de notre collègue.
Sur le site Edutemps.fr, on peut lire en texte intégral l'une des études extraites de ce livre : « Les Catastrophes et la théorie des systèmes auto-organisés critiques », par André Dauphiné et Damienne Provitolo.
© : François Guyon et les Clionautes.
Mis en ligne le 8 mars 2004.
Vincent Moriniaux
(coordination) : Les Risques. Question de géographie. Éditions du Temps, 2003.
Compte rendu par François Guyon, agrégé de géographie, enseignant en prépas
littéraires et en lycée à Strasbourg.
En proposant une question intitulée : les risques, le jury de l'agrégation
de géographie a, encore une fois, fait preuve d'une certaine audace. Car si
l'approche des risques est déjà présente dans les programmes scolaires, si
cette problématique constitue un enjeu majeur des questions d'aménagement, si
les catastrophes tiennent souvent lieu d'analyse territoriale dans les médias,
la rubrique « Risques » ne constitue pas un champ de connaissances
sédimentées dans la production universitaire en géographie. Des chercheurs ont
abordé cette question depuis longtemps, mais les synthèses sont rares et les
problématiques en pleine évolution.
Même si cette question n'a pas été retenue pour le Capes, qui génère le
principal marché du lectorat de géographie, certains éditeurs ont tout de même
tenu à proposer des usuels spécifiques sur les risques. L'ouvrage réalisé par
les Éditions du Temps réunit plus d'une quinzaine de spécialistes. À côté
d'André Dauphiné et de Patrick Pigeon, la plupart sont peu connus et l'on se
réjouira d'y trouver de très récents docteurs. De même, des praticiens de
l'aménagement ont été sollicités. C'est ainsi l'occasion d'une mise au point
originale et assez largement inédite. Le fait est assez rare dans ce type de
production pour qu'il soit salué.
L'introduction de Vincent Moriniaux, « L'ère du risque », pose
clairement l'enjeu de la prise en charge d'une question de société par une
géographie qui doit se caractériser par la rigueur de ses méthodes et la
modestie de ses résultats.
Sous le titre « L'intérêt du risque pour l'enseignement de la
géographie », Patrick Pigeon développe une analyse dont la portée dépasse
la simple question de l'enseignement. Rappelant la difficulté de définition du
risque, il propose, à partir de quelques exemples, de dépasser le classique
couple aléas-vulnérabilité pour mettre en place une approche systémique et
pratiquer ainsi ce qu'il nomme une géographie intégrée.
André Dauphiné et Damienne Provitolo poursuivent en proposant une étude des
catastrophes par la théorie des systèmes auto-organisés critiques dans la
perspective d'une modélisation probabiliste. En une douzaine de pages, l'étude
théorique est seulement amorcée, et l'on peut se référer au récent ouvrage de
Dauphiné sur la question (Risques et catastrophes, A. Colin, 2e éd., 2003) pour en saisir
les développements.
Jean-Claude Thouret et Frédéric Leone adoptent une démarche analytique plus
classique avec « Aléas, vulnérabilité et gestion des risques
naturels ». Ils établissent une typologie systématique des risques en
fonction de leur origine, de leurs manifestations (intensité, récurrence) et de
leur impact lié à la vulnérabilité des sociétés humaines. Ils aboutissent aux
notions de catastrophe, de prévention et de gestion des risques. L'ensemble est
appuyé par des cartes synthétiques à échelle planétaire. L'article final de
Gérard-François Dumont, « Les inégalités des populations face aux
risques », complète cette approche en y incluant la dimension des risques
politiques.
Une série de contributions aborde les risques sous l'angle de leur dimension
sociale, et relève très justement, que l'ampleur d'un risque et sa perception
comme tel sont liées aux sociétés et aux civilisations. Sandrine Glatron
(« Culture des risques ») ; François Duchêne, Emmanuel Martinais
et Christelle Morel Journel (« Le risque comme représentation : une
contribution de géographie sociale ») ; Nancy Meschinet de Richemond
(« Statut et perception des catastrophes passées ») abordent la
manière d'appréhender la perception du risque ainsi que les facteurs qui
contribuent à cette perception (mémoire, proximité, information, valeurs
dominantes de la société, culture, rôle de l'analyse scientifique et de
l'expertise).
Quelques présentations de cas concrets dans des registres variés soulèvent des
problématiques spécifiques d'un grand intérêt.
« Risques hydrologiques et territoires » (Richard Laganier et
Helga-Jane Scarwell) étudie les différents risques liés à l'eau (inondations,
pollution) et les politiques territoriales de gestion de l'eau en illustrant
chacun de ces aspects pour la région Nord-Pas de Calais. « La lutte contre
les inondations en France : outils et stratégies d'hier à demain »
(Nathalie Pottier) élargit la question au territoire métropolitain en abordant
aussi bien les questions techniques que les politiques publiques dans le
domaine de la prévention des crues.
Les risques industriels (Éliane Propeck-Zimmermann : « L'inscription
des risques dans l'espace : difficultés d'appréhension et de
représentation. L'exemple des risques industriels ») ; un territoire
spécifique étudié sous l'angle des risques (Michel Deshaies : « Les
Alpes, un espace à risques ? ») ou une question globale (Frédéric
Bessat : « Risques, environnement et société : le cas du
réchauffement climatique ») croisent les thématiques, les échelles et les
enjeux. L'étude du réchauffement climatique, par exemple, rend compte des
incertitudes des spécialistes et s'appuie sur cette modestie des résultats
scientifiques pour renvoyer le débat dans le champ des décisions collectives,
en suggérant plusieurs pistes pour une adaptation des sociétés aux changements
possibles ou probables des climats du globe.
Ce volume est essentiellement centré sur les risques naturels. Le choix,
défendable, de ne pas y inclure certains risques sociaux (émeutes urbaines par
exemple) aurait mérité d'être explicité. Si les risques de grande ampleur
(cyclones et séismes en particulier) sont au centre des synthèses, les études
particulières se consacrent à des phénomènes de moindre importance.
Légitimement, l'objectif ne visait pas à un descriptif exhaustif : les
exemples développés sont tous significatifs d'une manière spécifique
d'approcher les risques et acquièrent ainsi une dimension démonstrative utile.
L'ouvrage ne replace pas assez les approches qu'il propose dans l'évolution des
problématiques de la géographie. Ceci aurait permis de souligner un point fort
commun aux différents articles : ces risques, souvent qualifiés de
naturels, ne peuvent se concevoir que dans leur dimension sociale. La
géographie peut ainsi à bon droit, contribuer à les situer dans les sciences de
la société. Mieux, l'approche territoriale se révèle indispensable pour les
étudier.
On l'aura compris, ce livre ne constitue pas un manuel donnant l'illusion
d'opérer le tour définitif d'une question en un peu plus de 200 pages. À
l'image d'un domaine de connaissances inachevé et d'un champ disciplinaire en
train de se constituer, cet ouvrage riche et diversifié, multiplie les angles
d'attaque sans masquer les contradictions inhérentes au débat scientifique. Il
constitue finalement un très bel équilibre entre réflexion fondamentale et
exemples concrets, entre mises au point et questionnements, entre savoir
scientifique et enjeux de société. C'est tout l'intérêt d'une géographie
vivante en prise avec les questions de son temps.
François
Guyon
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