Francis Galibert : Les OGM, comprendre pour juger. Conférence prononcée au lycée Chateaubriand de Rennes le mardi 13 novembre 2001. Mise en ligne le 14 novembre 2001. Francis Galibert est Professeur à la Faculté de Médecine de Rennes, Directeur scientifique adjoint au Département des Sciences de la Vie du CNRS, responsable de la thématique “Analyse de la structure des génomes” à l'UMR CNRS “Génétique et développement”. © : Francis Galibert. LES OGM Comprendre pour juger Les OGM ou organismes
génétiquement modifiés correspondent à des
organismes pouvant appartenir à tous les règnes animaux,
végétaux ou microbiens qui, par manipulation in vitro permettant
l’introduction d’un ou plusieurs gènes ou la destruction
ciblée de certains d’entre eux, voient leurs génomes
modifiés La manipulation in vitro qui, à un stade ou un autre intervient
dans leur obtention, distingue les OGM des organismes obtenus après
sélection naturelle ou forcée et qui ont un génome
différent de celui de l’espèce originelle. Les premiers
développements technologiques qui ont permis la création
d’OGM datent des années 1970. Leur développement,
limité à cette époque aux bactéries et
popularisé sous le terme de « Recombinaison
génétique in vitro », a fait l’objet de nombreux
débats sur les dangers potentiels associés à leur
construction et à leur dissémination volontaire ou non. Ces
débats et un moratoire d’un an, pendant lequel les scientifiques
du monde entier ont décidé de suspendre les expériences pour
se laisser le temps de la réflexion, ont abouti à la mise en
place de règles strictes pour la reprise des expériences. Les
laboratoires désirant pratiquer des expériences impliquant la
manipulation ou la création d’OGM devaient, en France, soumettre
leur projet à une commission de classement (commission de génie
génétique). Selon le risque potentiel estimé par la
commission ad hoc
les expériences pouvaient éventuellement être faites dans
diverses conditions de nature à contraindre les risques potentiels. Les
conditions de réalisation des expériences étaient et sont
toujours de deux types (a) un confinement physique (b) un confinement
biologique. Le confinement physique définit quatre classes de
laboratoires, dénommés L1 à L4 — L1
correspondant à un laboratoire classique de biologie, L4 à un
laboratoire ultra protégé avec de nombreuses barrières
physiques empêchant la contamination accidentelle des personnels et la
libération accidentelle des bactéries recombinantes vers
l'extérieur. Le confinement biologique définit la nature des
bactéries dans lesquelles les molécules d’ADN recombinant
pouvent être introduites. Ces bactéries receveuses sont porteuses
de une à plusieurs mutations de nature à les rendre incapables de
survivre en dehors des conditions particulières d’un laboratoire
ou de coloniser le système digestif d’un animal ou de
l’homme en cas d’ingestion accidentelle. Lorsque, après
avoir été construites dans les conditions indiquées
ci-dessus, les molécules d'ADN recombinantes doivent être
introduites chez un animal de laboratoire ou une plante, ceci doit se faire
dans des animaleries ou des serres prévues pour cela avec des niveaux de
confinements gradués selon le risque potentiel estimé
— A1 à A3 pour les animaleries et S1 à S4 pour les
serres. Après quelque vingt-cinq
ans d’existence, ces règles demeurent et sont toujours
appliquées avec toutefois un niveau de risque potentiel estimé
à la baisse en raison de l’expérience acquise. Si les OGM
sont devenus un sujet de discussion voire de contestation, c'est en raison
d'utilisations nouvelles. En réalité, jusqu'à un
passé récent, leur utilisation était essentiellement
limitée à la recherche scientifique pour laquelle elles ont
constitué un outil prodigieux qui a permis des avancées
insoupçonnables et impossibles en leur absence. En dehors de la
recherche fondamentale, elles sont à l'origine de protéines
recombinantes médicamenteuses particulièrement importantes comme
l'hormone de croissance ou le facteur VIII de coagulation ou encore le vaccin
contre l'hépatite B, pour n’en citer que quelques exemples. Ce qui
pose problème de nos jours, c'est la consommation alimentaire directe ou
indirecte d'OGM par la population à son insu et sans une perception
claire d'un avantage immédiat pour elle. En d'autres termes, tant que
l'utilisation des OGM s'est limitée à la recherche sans contact
direct avec le public ou à la production de protéines
recombinantes à usage de médicaments non pas de confort mais
extrêmement importants, il n'y a pas eu débat et les contestations
de certains activistes n'ont pas trouvé d'écho dans la
population. En revanche, l'introduction d'OGM créés pour
satisfaire des besoins amont par rapport à ceux du consommateur sans
bénéfice direct précis pour lui a très fortement
relancé un débat dans lequel malheureusement sont
amalgamés, involontairement ou pas, et souvent par ignorance de la
réalité, beaucoup de craintes et de rejets divers. En réalité, le
principe même des OGM n'est pas critiquable et faire un procès
général des OGM n'a pas de sens. De par les méthodes et principes
scientifiques mis en œuvre pour leur construction, les OGM sont
potentiellement beaucoup plus sûrs, beaucoup mieux contrôlés
et contrôlables que toutes les manipulations faites par l'homme au cours
de son histoire pour modifier les potentialités et donc le génome
des espèces animales ou végétales qui l'entourent et qu'il
utilise pour se nourrir en particulier. Pour ne citer que quelques exemples,
peu de nos concitoyens savent que le blé que nous cultivons n'a rien de
naturel. Il est une création de l'homme obtenue par le mélange
des génomes de trois espèces ayant certes beaucoup de points
communs mais n'appartenant ni à la même espèce ni au
même genre. Citons aussi le colza, obtenu par croisement de chou et de
navet. Dans le règne animal, citons le cas du mulet ou du bardot,
croisements de l'âne et du cheval. Or il est évident qu'en
créant ces espèces qui n'ont rien de naturel, en ce sens que la
nature ne les a pas créées, l'homme contrôle beaucoup moins
bien le résultat et les conséquences de ces croisements
artificiels que lorsqu'il construit un OGM. En effet, dans le cas des OGM, le
gène introduit est parfaitement connu dans ses moindres détails.
On connaît la fonction de la protéine codée par le
transgène, on peut connaître le nombre de copies du
transgène intégrées dans la cellule réceptrice,
éventuellement où a eu lieu dans le génome
l’intégration et quelles peuvent être les
conséquences pour la cellule réceptrice de l'intégration
du transgène. Il ne s'agit donc pas de bannir les OGM dans leur ensemble
mais d'être vigilant pour éventuellement en interdire certains mal
conçus, mal réalisés et ne présentant pas un
avantage décisif au regard des incertitudes, quant à leur impact
sur l'environnement en particulier. De ce point de vue, les critiques
émises sur le maïs transgénique Novartis sont en partie
fondées. La persistance d'un gène de résistance à
un antibiotique comme la pénicilline, présent uniquement pour
faciliter la construction du transgène, n'est pas tolérable,
même s'il est difficile d'apprécier l'impact réel sur la
santé humaine de la dissémination de ce gène de
résistance. Un gène de résistance à l'herbicide, le
glucocinate, a été introduit comme artifice de laboratoire pour
sélectionner en serre, avant utilisation aux champs, les plantes qui ont
reçu le transgène. Pourquoi ne pas avoir développé
une autre méthode de sélection ? Dans les deux cas, la
persistance de ces gènes utilisés uniquement au moment de la
construction du maïs transgénique témoigne dans une certaine
mesure d'une technologie de construction dépassée et en tout cas
d'une hâte excessive dans l'utilisation de cet OGM. Par ailleurs,
l'introduction d'un gène Bt pour permettre au maïs de
résister à une chenille, la pyrale, pose plusieurs questions
relatives à l'innocuité de ce gène vis-à-vis de
l'environnement. La première question concerne la dissémination
de ce gène, et incidemment celle de la résistance au glucocinate
dans l'environnement par croisement de ce maïs avec d'autres plantes. Au
Mexique et en Amérique du Sud, d'où le maïs est originaire,
le risque de transfert de gènes existe et il doit y etre formellement
interdit, mais en Europe où il n'y a pas d’autres plantes
fécondables par le pollen de maïs, les risques de
dissémination n’existent pas ; de plus le pollen voyage peu ce
qui réduit les risques de croisement à distance avec un maïs
non transgénique. La deuxième question est relative au
développement de la résistance des larves de pyrale et à
la toxicité de la protéine Bt pour d'autres insectes utiles,
notamment le papillon Monarch comme cela a été rapporté.
La question est délicate et il est difficile d'y répondre
définitivement. Notons seulement que les plans de maïs non transgénique
sont traités par les agriculteurs qui répandent largement la
protéine Bt ou la bactérie qui la produit Bacillus
thuragiensis.
Il n'est pas déraisonnable de penser que la dispersion par arrosage ou
aérosol de la protéine Bt ou de Bacillus thuragiensis est moins sélective vis-à-vis
de l'environnement que ne peut l'être une production in planta certes artificiellement obtenue
mais physiquement contrainte. Certains ont également
évoqué à tort et par ignorance les problèmes
allergiques associés aux OGM. Pourtant les OGM ne sont ni plus ni moins
allergènes que les organismes non modifiés ou plutôt leurs
protéines. Lorsqu'on a constaté des réactions allergiques
avec certains OGM, en réalité il s'agissait d'une allergie envers
le produit d'un transgène et non de l'OGM. Ainsi, dans la vie courante,
une personne allergique à une protéine quelconque, dès qu'elle
est informée des réactions allergiques qu'elle développe,
élimine cette protéine et donc la plante qui la contient de son
alimentation. Or il s'est trouvé que du soja transgénique a
été construit par incorporation d'un gène d'arachide
codant une protéine contre laquelle certaines personnes
développent une allergie. Ainsi les personnes allergiques aux
cacahuètes le deviennent également à ce soja
transgénique. Le drame est que, le plus souvent, elles n'ont pas
réalisé qu'elles étaient devenues allergiques à ce
soja transgénique mais, de plus et de façon beaucoup plus
insidieuse, à des produits manufacturés dont la formule
contiendrait non pas du soja transgénique mais précisément
ce soja transgénique. Ainsi l'OGM n'est pas devenu allergène par
quelques mystérieux et non contrôlés processus mais
uniquement par l'introduction d'un gène dont la protéine
correspondante est allergène pour certains. Ceci impose une diffusion
d'une information pertinente et un étiquetage précis des OGM et
des produits manufacturés susceptibles de contenir, au travers d'un OGM,
un produit allergisant. Toutefois, comme il existe plusieurs types de soja
transgénique — celui rendu résistant à un
herbicide dénommé le “round up” ou celui dont le taux
d'acides gras monoinsaturés est augmenté pour en accroître
la valeur nutritionnelle, par exemple — il faut aussi
préciser la nature du transgène et des conditions de construction
de chaque OGM. Le génie
génétique, comme on l'appelait il y a vingt cinq ans, a
très vite été perçu comme un moyen unique de
produire des protéines médicamenteuses difficiles ou impossibles
à obtenir par extraction à partir de tissus ou d'organes naturels
en raison d'une concentration faible — ainsi que cela a
été rappelé plus haut. Un autre avantage significatif des
molécules recombinantes par rapport à leur contrepartie naturelle,
en plus d'un accès facile et illimité, tient à leur mode
de production dans un environnement cellulaire contrôlé et avec
des milieux de cultures beaucoup mieux définis. Ainsi le risque de contamination
par des prions de l'hormone de croissance obtenue par génie
génétique est nul ou quasi nul à la différence de
la molécule d'extraction, responsable de plusieurs cas de maladie de
Creutzfeldt-Jakob iatrogène ; ainsi le facteur VIII de coagulation
produit sur culture cellulaire recombinante n'est pas susceptible de
contamination par le virus du SIDA comme a pu l’être le produit
d'extraction à partir du sang. Dans la recherche de modes de
fabrication plus efficaces sur le plan de la rentabilité
économique mais aussi, il faut le reconnaître, pour accéder
éventuellement à des protéines biologiquement plus
efficaces, des recherches ont été menées pour obtenir des
animaux transgéniques susceptibles de sécréter en grande
quantité dans leur lait des protéines recombinantes à
usage de médicaments. Les avantages du procédé sont
évidents : production quantitativement très importante,
facilité de production, protéines potentiellement mieux
configurées et donc susceptibles d'avoir une plus grande activité
biologique. En revanche, si l'aspect quantitatif voire certains
paramètres qualitatifs peuvent plaider en faveur du développement
et de l'utilisation de protéines recombinantes produites par des animaux
génétiquement modifiés, les risques de contaminations microbiologiques
devraient être beaucoup mieux appréciés avant une
quelconque autorisation de mise sur le marché. En effet, par
l’utilisation d’animaux transgéniques on se prive de l'un
des avantages, extrêmement important et bénéfique, du
génie génétique, à savoir une production en milieu
connu et contrôlé. En effet, nul ne peut garantir
complètement l'état sanitaire d'un animal. La dramatique
épidémie actuelle de la BSE est là pour nous le rappeler
cruellement — et il ne faudrait pas, après avoir applaudi
à juste raison à la production de facteur VIII de coagulation par
des cellules recombinantes, substituer à celle-ci une autre forme de
production n'apportant pas toutes garanties sanitaires. On pourrait se dire que, devant
autant de problèmes réels ou potentiels, il serait plus
raisonnable de bannir les OGM. Ce serait pourtant faire l'impasse sur de
nombreux avantages. Ainsi du riz dont le grain est
enrichi en beta carotène par l'introduction de l'ensemble des
gènes de la chaîne métabolique assurant la synthèse
de ce précurseur de la vitamine A a été récemment
créé et sera bientôt commercialisé en Asie du Sud-est,
où il devrait permettre de lutter plus efficacement contre une carence
endémique en vitamine A dont souffrent les populations de ces
régions. Actuellement, 124 millions d'enfants d'une quarantaine de pays
en développement souffrent d'un déficit en vitamine A et on
estime à un à deux millions, ceux qui en meurent chaque
année, sans compter tous ceux qui sont atteints de cécité.
Il en est de même d'un caféier transgénique ne produisant
plus de caféine et évitant ainsi l'extraction secondaire par des
solvants organiques polluants et nocifs de la caféine pour la production
de café décaféiné. Ou encore de la construction
récente de pomme de terre produisant la protéine de surface du
virus de l’hépatite B et qui pourrait constituer un vaccin bon
marché pour les populations des pays du tiers-monde. Les exemples de
plantes transgéniques présentant un réel avantage pour le
consommateur sont potentiellement très nombreux et seront certainement
légion dans dix ou quinze ans. Ce qui est tout à fait regrettable,
c'est que cette technologie extrêmement prometteuse ait été
mal engagée par précipitation et manque de réflexion. Francis Galibert |
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