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Roger Fournier : « Thadée Cisowski », extrait de Atout foot. Le derby, éd. Henry des Abbayes, 2003. Dans l'autobiographie de Roger Fournier, le foot occupe une grande place. Parmi les souvenirs qu'il a réunis sous le titre d'Atout Foot, il raconte ici comment il a joué un dimanche contre l'équipe où Thadée Cisowski achevait sa carrière dans l'oubli. Roger Fournier est professeur d'allemand au Lycée Chateaubriand de Rennes Autres publications : Georges ou la connivence. Récits et poèmes (2002) et La Statue du Général. Récit (2004), l'un et l'autre aux éd. Henry des Abbayes. Tous les livres de Roger Fournier sont en vente à la librairie Mary, av. du Général De Gaulle à Fougères et à la Maison de la presse, D. Dunaufgermain, 14 place A. Briand, Fougères, tél. 02 99 99 38 81. © : Roger Fournier. Mis en ligne le 22 décembre 2004.
Thadée Cisowski La nostalgie est un piège, mais je m'y complais volontiers. J'aime relire d'anciennes coupures de journaux des années soixante, quand l'équipe première des Rouges et Bleus alternait victoires et défaites auxquelles moi-même je participais désormais ; je faisais mes premières armes dans la grande équipe du Patro. J'avais tout juste dix-huit ans ; c'était en 1963. Les Rouges jouaient alors en division dite « d'Honneur », soit au quatrième niveau dans la hiérarchie nationale, professionnels et amateurs confondus. Les meilleurs équipes amateurs de clubs professionnels comme Angers et Nantes, mais aussi les équipes premières de Brest, Cholet, Laval, Lorient, Saint-Brieuc constituaient le noyau d'un championnat d'une exceptionnelle qualité. Les déplacements lointains se faisaient en car. L'équipe B des Rouges était aussi du voyage car elle jouait régulièrement en ouverture du « grand match ». Comme les autoroutes n'existaient pas encore, il fallait bien partir aux aurores et rentrer souvent fort tard le soir. Quelques fidèles supporters, qui aimaient nous accompagner, étaient tout autant dépités que les joueurs lorsque le poids de la défaite augmentait encore la fatigue du retour. Quand j'y repense, j'ai conservé un souvenir exceptionnel de ces évasions dominicales, de leur ambiance chaleureusement conviviale, du repas d'avant-match autour d'une même table, alors que nous savions à l'avance qu'inévitablement, pour cause de diététique, les carottes en entrée seraient toujours râpées le steack, et rien d'autre, bien sûr toujours purée le vin rouge concédé jamais à volonté Mais que… … le petit noir, notre seul dopage, était indispensable ! Le monde était tout aussi agité et troublé qu'aujourd'hui. La guerre froide faisait rage ; la guerre d'Algérie venait de se terminer ; John Fitzgerald Kennedy mourait assassiné. La fin des années soixante n'allait pas être plus calme non plus, bien au contraire, mais le foot continuait de célébrer les dimanches de la France sportive, d'animer les communes et les conversations et de créer l'attente des heureuses retrouvailles — dans l'enceinte chaleureuse et souvent familiale du stade. Le défi de cette première année en Division d'Honneur était impressionnant, d'autant qu'il s'agissait pour les rares jeunes joueurs des Rouges, passés sans transition de l'équipe junior à l'équipe première, de s'intégrer progressivement à un groupe de mercenaires talentueux mais un peu vieillissants et surtout trop gourmands, peu enclins en vérité à affronter la concurrence des jeunes pousses du Patro. En fait, si le maintien dans un groupe aussi huppé se réalisa de justesse lors de la saison 1963-1964, il fut impossible l'année suivante lorsque le départ en masse des joueurs mercenaires, extérieurs à F., propulsa d'un coup sur l'avant-scène une grande partie de l'équipe junior des Rouges. Pierrot, le pied-noir, jeune mercenaire venu directement de son Algérie natale, avait séduit d'emblée le public de F. Son passage dans l'équipe du Patro n'allait être que le temps d'adaptation à la métropole et un tremplin pour sa carrière de footballeur professionnel ; le Stade rennais avait vite repéré son talent. Pierrot, en quittant les Rouges de F., était loin de se douter qu'il gagnerait quelques années plus tard la Coupe de France avec les professionnels du grand club breton. J'aimais l'homme et le joueur. Les jeunes devaient donc assurer la relève, encadrés par Fernand, notre solide capitaine, et deux ou trois autres anciens dont l'expérience et les encouragements devaient être notre bouée de sauvetage. Quant à moi, il fallait bien me glisser dans le short gigantesque de Jean, le mercenaire, qui avait si souvent, par sa frappe monstrueuse, transpercé la muraille des défenses adverses ; à chaque coup-franc, elles tremblaient devant lui. Abandonnant le 7 pour reprendre le 9, comme chez les juniors, il me fallait convaincre, comme les deux Alain, Bernard, Henri, Marcel et tous les autres, du haut de nos dix-huit ans à peine. Tâche impossible en vérité. Ce ne fut pas tout à fait une descente aux enfers mais une saison très difficile. Un sentiment d'humiliation m'accablait quelquefois de perdre devant des publics venus pourtant si nombreux. Je percevais même, avec une certaine inquiétude, que la compétition pouvait être dure et impitoyable. J'attendais de toute évidence autre chose que des défaites. Pourtant je ne me décourageais pas. Quand je relis aujourd'hui les coupures relatant nos matches d'alors, je ne peux empêcher l'ambiguïté des sentiments. Le souvenir me nourrit d'une impression de plénitude et d'investissement personnel que je ne regrette surtout pas. J'ai aimé et je continue d'aimer le foot. Cette passion est l'objet de ce petit livre. Mais je me sens accablé par le couperet du temps. Les sportifs auraient-ils plus de mal à vieillir que ceux qui ne le furent pas ? Toujours est-il que le papier a terriblement jauni. Les bulles de la longue bande dessinée de tant d'années de foot se remplissent quelquefois de messages un peu tristes : Alain, Paul, François, Hervé et d'autres ne sont plus. Même les plus acharnés, parmi les amis de mon âge, ont remisé définitivement les crampons dans la caisse aux accessoires pitoyablement dépareillés. Pourtant, je le ressens comme tel : l'album aux souvenirs, les coupures de journaux, dont j'ai voulu garder malgré tout le meilleur, sont la trace tangible et forte d'un temps frénétiquement rempli, d'un temps privilégié où l'amitié l'emportait probablement sur le plaisir de « caresser la balle » ou de « taper dans un ballon » ; c'était en fait le plaisir de pouvoir créer ensemble, mais nous en reparlerons plus loin. Je feuillette l'album des années soixante avec un réel plaisir, découvrant page après page, photo après photo, des noms de villes ; tel un flash, elles ne surgissent pas du fond de ma mémoire comme le lieu d'une cathédrale ou de quelque autre curiosité architecturale ou touristique mais sous la configuration floue d'un stade de football, avec sa tribune, ses vestiaires et le temps, beau, pluvieux ou exécrable, d'un match de 90 minutes. Ce filtrage imprécis de la mémoire, ce contour vague du souvenir, n'exclut pas l'anecdote ; en tout cas, il a l'odeur du vestiaire quand l'huile camphrée coulait le long des muscles pour les préparer à l'effort ; il ressemble à l'impatience sonore des dernières injonctions de l'entraîneur, juste avant d'engager le combat, impatience frissonnante même, quand trépignaient les crampons sur le ciment du vestiaire. Ce filtrage du souvenir a le goût de la jeunesse; il a le goût de l'attente et de la performance espérée, individuelle et collective, goût qui s'affadissait si vite, il est vrai, quand le match avait rendu son verdict — davantage, hélas, après la victoire car un goût tenace d'amertume accompagnait plus longtemps la défaite : les soirs de défaite étaient souvent des nuits de mauvais sommeil. La victoire, elle, est un doux oreiller d'illusion. Je m'arrête un bon moment sur le compte-rendu d'un match joué à Cholet au printemps 1964 alors que l'honneur ne serait pas sauf d'un maintien en Division d'Honneur. La descente était déjà une certitude. J'ai joué ce jour-là contre Thadée Cisowski. Je n'avais pas vingt ans. Comme lui, je portais le numéro 9. Oh ! l'impressionnante relativité des choses quand je relis le récit d'un match que nous perdîmes par 3 à 0, dont un but de Thadée. Il joua ce jour-là devant 933 spectateurs payants (c'est écrit dans la coupure du journal). Comme il devait ressentir amèrement la déchéance d'une carrière qui avait été si brillante. Il n'était plus que l'entraîneur-joueur d'un club de Division d'Honneur, alors que huit ans auparavant, dans un stade de Colombes fort bien rempli (46 049 spectateurs payants), il battait, presque à lui tout seul, la Belgique en marquant cinq buts aux redoutables Diables Rouges. C'était deux semaines seulement après le match amical contre l'Union soviétique ! Cette victoire assurait à la France sa qualification pour la Coupe du monde en Suède. Thadée s'était vengé de son impuissance devant le grand Lev Yachine ! Thadée était né en 1927 ; tout jeune enfant il avait suivi ses parents en Lorraine où son père, j'imagine, allait travailler dans la mine. Vingt-neuf ans plus tard il était devenu le plus grand avant-centre de notre équipe nationale et se préparait à passer le relais à Justo Fontaine, venu lui d'un Maroc qui avait justement cessé d'être français (1956) ! Thadée était un joueur fini, disait-on. Pourtant, ce jour-là encore, il fut, malgré son âge, le meilleur joueur sur le terrain. Il marqua un superbe but de la tête. Au coup de sifflet final je courus vers lui pour lui serrer la main. J'admirais son parcours et sa carrière et l'image qu'il donnait du football. Ce jour-là, malgré la défaite, malgré la descente inévitable, je n'étais pas amer. J'avais serré la main d'un joueur exceptionnel. P. S. : Thadée Cisowski fut sacré trois
fois roi des buteurs du championnat de Division I ; en 1956, 1957 et 1959.
Sélectionné treize fois en équipe de France, il y marqua 11 buts, dont ses 5 buts
contre la Belgique, le 11 novembre
1956. Thadée Cisowski, né à Laszki (Pologne)
en 1927, était le quatrième d'une famille de sept enfants. Venu en France à
l'âge de 6 ans, il avait commencé à travailler dans la mine à Piennes, comme
son père. Devenu joueur professionnel du FC Metz dès 1947— à vingt ans par
conséquent — il signait un autre contrat avec le Racing Club de Paris en
1954. Une grave blessure l'empêcha de participer à la Coupe du monde en Suède
en 1958. C'est à Valenciennes puis à Nantes qu'il termina sa carrière
professionnelle. J'ai retrouvé, grâce au service des
archives de L'Équipe, quelques extraits de presse. L'Équipe le 12.11.1956 « Quel puncheur ce Cisowski ! » s'est exclamé Louison Bobet. Après avoir vu les tricolores dans leur retraite de Rueil, samedi, Louison Bobet n'a pas voulu manquer leur match contre la Belgique. « L'équipe de France est décidément une grande formation, car elle est maintenant capable de se tirer brillamment d'affaire contre n'importe qui. Contre la Belgique, elle m'a séduit par son tempérament et surtout par l'efficacité extraordinaire de Cisowski. Quel puncheur celui-là ! » […] […] C'était la 3e minute du match France-Belgique ; de vifs applaudissements éclatèrent subitement dans un coin de la tribune, bien que le terrain de Colombes ne fût à ce moment précis le théâtre d'aucun exploit, d'aucune action d'éclat. Les ovations saluaient l'arrivée des joueurs de Honved de Budapest qui, malgré les fatigues d'un match disputé hier soir à Anvers et celles du voyage, tenaient absolument à assister au choc franco-belge. […] Puskas, dont la presse mondiale avait annoncé la mort au cours de l'insurrection de Budapest, répondit avec un sourire amer à un ami qui le félicitait d'être bien vivant : « La mort qui me guettait, je l'ai feintée ! » […] « Cinq buts ? C'est bien la première fois que je marque cinq buts depuis que je suis professionnel. […] Dans ces matches où il faut lutter, je suis à l'aise. Mais il faut savoir “être là…” » […] Aucun de ses cinq buts ne fut marqué par un tir fulgurant, mais tous furent obtenus de près. « ćtre là » et quand il faut, ce fut bien tout le secret de la réussite de Cisowski. Jean Cornu L'Équipe 1961 « Je peux rendre encore des services », dit Ciso d'une voix grise, d'une voix éteinte. Je n'ai pas été moi-même à Valenciennes. Je suis un homme en forme. » Les dirigeants de Valenciennes l'admettent. Ils disent : « Oui, c'est vrai, Ciso se maintient en condition […] mais sa forme est celle d'un homme de trente-quatre ans et demi. Dans notre équipe il n'a plus sa place. » La clôture des transferts approche et toujours rien. Personne ne veut de Cisowski… Le Racing est partout chez les Cisowski… et plus spécialement dans leurs cœurs. C'est peut-être pour ça qu'il est devenu si difficile à Thadée de faire brusquement le vide, de quitter la scène sous les huées, après tant d'applaudissements, tant d'amitié… Ciso veut prouver qu'il n'est pas fini. C'est au Parc des Princes, le mardi 8 mai 1973, que Thadée Cisowski fêta son jubilé en présence de Kopa, Fontaine, Ujlaki, Piantoni, Marche, etc. Je sais que Thadée Cisowski vit dans le sud-est de la France. Je lui dis mon souvenir ému et ma profonde admiration. |
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