Revenir : Les professeurs écrivent aussi
Roger Fournier : « Un tableau de Chagall », extrait de La Statue du Général, éd. Henry des Abbayes, 2004. Comment le narrateur, regardant à F. le retour au pays de la statue du général de Lariboisière, rencontre un Allemand, comment à partir de là se mêlent l'histoire du général et de son fils (morts en 1812, l'un à Königsberg et l'autre à la Moskowa), celle de Franz, un jeune Allemand, tué presque au même endroit en 1942 et l'idylle amoureuse de son frère Joachim, prisonnier en 1946 du côté de Dinard, comment se superposent les deux campagnes de Russie, les villes de F., de Smolensk et de Kaliningrad ainsi que les figures de Kant et de Napoléon…, tel est le réseau que tisse Roger Fournier dans La Statue du Général. Dans le chapitre ici reproduit, en juillet 2000 le narrateur accompagne son ami Joachim et un groupe d'Allemands de retour à Kaliningrad, qui s'appelait Königsberg quand ils en furent arrachés en 1942… Roger Fournier est professeur d'allemand au Lycée Chateaubriand de Rennes. Autres publications : Atout foot. Le Derby. Récits d'une passion (2003) et Georges ou la connivence. Récits et poèmes (2002), l'un et l'autre aux éd. Henry des Abbayes. Tous les livres de Roger Fournier sont en vente à la librairie Mary, av. du Général de Gaulle à Fougères et à la Maison de la presse, D. Dunaufgermain, 14 place A. Briand, Fougères, té;l. 02 99 99 38 81. © : Roger Fournier. Mis en ligne le 22 décembre 2004. Un tableau de Chagall Et si ce deuxième jour à Kaliningrad était le jour de vérité pour tous ces hommes et ces femmes prisonniers du souvenir. Et si ce retour presque inespéré sur leur terre natale leur procurait la joie, douce et apaisante, de la réconciliation avec l'Histoire, et par conséquent avec leur histoire ? Joachim a prévu, comme presque tous les autres, de louer un taxi et d'aller retrouver, à une cinquantaine de kilomètres de Kaliningrad, le village de son enfance et l'école de son père. « Tu verras », m'a-t-il dit, « elle est tout au bout de la rue. » Le petit déjeuner sur notre hôtel flottant se passe dans une sorte d'étrange mutisme, impatient et grave, que lacèrent les cris insolents et espiègles d'une armada de mouettes venues chercher leur pitance sous les hublots-déversoirs des cuisines de notre bateau. C'est à peine si leur manège cacophonique mais d'une splendide élégance, entre ce point d'attaque, à la hauteur de la ligne de flottaison du bateau, et l'entrepont, où nous sommes confortablement attablés, réussit à détourner l'attention de notre groupe. Pour les participants à ce voyage cette journée sera décisive. Pour chacun, ce sera, dans une sorte de recueillement pieux et angoissé, le retour aux racines de toute une vie. Au milieu des bruits du port qui s'anime, le moment est à la réflexion. Comme beaucoup de ses amis, Joachim a commandé un taxi avec chauffeur capable de s'exprimer correctement en allemand. Une Lada jaune nous attend devant la passerelle de notre bateau. Iosiv, quarante-cinq ans environ, nous accueille chaleureusement dans un allemand qui rassure immédiatement Joachim. Nous apprendrons plus tard que le père de notre chauffeur, un Juif allemand, avait commencé des études de médecine à Berlin avant la seconde guerre mondiale. Après avoir survécu à la déportation sous toutes ses formes, il s'était retrouvé citoyen soviétique, transplanté à Kaliningrad, deux ans après la guerre. Iosiv y est né. Joachim a souhaité que je l'accompagne sur les traces de son enfance. J'appréhende malgré tout cette journée. Iosiv nous révèle tout d'abord qu'il n'a pas suffisamment d'essence pour nous conduire à Lindenau, le village de Joachim, mais il s'empresse de nous rassurer par un sourire qui en dit long : « Vous verrez, l'armée russe ne manque pas de ressources. » En effet, à peine sortis de Kaliningrad, nous sommes arrêtés en rase campagne par un passage à niveau, tandis qu'arrive dans notre rétroviseur un camion militaire dont Iosiv semble comprendre instantanément la manœuvre. Il nous explique brièvement qu'il connaît la musique et qu'il va négocier avec les deux soldats descendus du camion le prix de quelques dizaines de litres de carburant. Le contenu d'un jerricane versé en toute hâte dans le réservoir de notre Lada, et voilà l'affaire faite. Iosiv a eu vite fait de faire comprendre à Joachim qu'au prix de quelques marks, glissés dans la poche des deux soldats, l'essence au marché noir, quand on sait y faire avec ce qui reste de l'ex-armée soviétique, ce n'est surtout pas un problème. Enfin un train arrive, tirant deux ou trois wagons sans voyageurs, train venu de nulle part, ai-je l'impression, train prétexte, pour ainsi dire, à baisser les barrières afin de permettre ainsi aux deux soldats russes de faire leurs affaires. Joachim me regarde avec beaucoup de scepticisme, mais le fructueux négoce n'est-il pas la garantie d'arriver maintenant sans encombre dans le village de son enfance ? Nous y sommes enfin. Après une dizaine de kilomètres au milieu d'un tapis ondulant de champs de blé et de prairies, troué ici et là par des bosquets de bouleaux et de sapins, nous nous enfonçons sur un large chemin de terre à l'entrée duquel un énorme chêne sert de parasol à ce que Iosiv nous désigne comme le magasin-épicerie du village : un bâtiment sans étage, percé de cinq minuscules fenêtres ; il est badigeonné à la chaux, sans la moindre enseigne, et couvert d'une lourde toiture de tuiles rouges. Notre Lada le contourne et, soudain, nous voyons surgir dans notre pare-brise une sorte de village-rue, avec de part et d'autre du chemin, sableux et chaotique, quelques grosses taches de couleurs vives, hachurées par le crayonnage de petites clôtures à lattes de bois, certaines peintes en vert, qui délimitent un jardinet devant chaque maison. Nous sommes dans la rue de Joachim. À peine sommes-nous arrivés à la hauteur de la première masure qu'une nuée d'enfants vient curieusement à notre rencontre. Il y a sur le visage très pâle de Joachim une stupéfaction manifeste. Qu'en est-il maintenant de son souvenir ? L'a-t-il enfin reconnue, SA rue, celle qu'il a quittée en mars 1942 lors de sa permission avec Franz — pour ne plus jamais y revenir ? Notre chauffeur nous propose de nous arrêter pour aller saluer tous ces enfants et de continuer ensuite, à pied, jusqu'au bout de la rue. « C'est tout au bout du village qu'était l'école de papa où nous habitions avec toute ma famille », me rappelle Joachim, d'une voix presque étouffée. Nous descendons de la Lada qui va rester au milieu de la rue, le temps de notre visite ; elle ne gêne personne. À la volée d'enfants sortis des maisonnettes se mêle en fait toute une joyeuse pagaille d'animaux domestiques et de volailles de tous calibres. Notre Lada est comme ensablée dans une sorte de cour de ferme d'un autre temps, tout au bout de laquelle Joachim prétend retrouver la cour de son école. Je n'en crois pas mes yeux. J'essaie de me rappeler soudain par quel enchaînement de circonstances je me retrouve ici, en pleine ex-Prusse-Orientale, dans un si minuscule village, à des années-lumière de l'an 2000. Curieuse histoire en vérité que cette rencontre avec Joachim devant la statue équestre du général de Lariboisière. Et si, de fil en aiguille, le jeu de ma curiosité finissait par me faire perdre le fil de mon histoire : celle d'Isabelle, avec tout son mystère, comme un poids apparemment sur le cœur de Joachim. En fait, c'est l'histoire de l'Europe qui m'entraîne et me passionne ; je suis tombé, en rencontrant Joachim, dans le piège de mon insatiable curiosité mais aussi de mon émotivité, je l'avoue très humblement. De splendides enfants blonds observent les intrus, tandis que notre chauffeur s'approche avec Joachim d'un couple de paysans sortis de derrière les planches, peintes en bleu, d'une masure recouverte de tuiles roses. J'ai l'impression d'entrer dans un tableau de Chagall, d'autant que le ciel est uniformément bleu azur, lui aussi. La présence de chèvres un peu plus loin ne fait qu'ajouter à ma comparaison. Iosiv a déjà engagé la conversation avec le couple de Russes, beaucoup plus jeunes sans doute qu'il n'y paraît. Ce couple est probablement le géniteur d'enfants si beaux. C'est à n'y rien comprendre. D'ailleurs Joachim, lui aussi, semble perdu. Il se fait expliquer probablement que depuis cinquante ans bien des choses ont changé au village. Il se retourne soudain vers moi : « Tu vois, Rüdiger, comme je le craignais, l'école a disparu ! » Joachim retourne à la voiture et revient avec une valise à la main, dont je découvre seulement maintenant le contenu : des petits cadeaux pour les enfants du village. Des crayons et des stylos de toutes sortes, des cahiers d'écoliers, des sucreries et des T-shirts s'offrent aux mains pudiquement tendues des gamins. Ils savent que ce sont les anciens propriétaires des maisons qu'ils habitent aujourd'hui, ou plutôt leurs enfants, qui reviennent ainsi sur les lieux de leur jeunesse. Ils savent que leurs propres grands-parents, expulsés à leur tour de terres très lointaines, dans quelque autre République soviétique, vinrent prendre à ces Allemands si riches leurs maisons et leurs terres. C'était juste après la guerre. Je sens Joachim anéanti par la nouvelle de la disparition de son école. Une belle enfant russe de douze ans — je lui en donnerais quinze ! — lui propose de lui montrer la nouvelle, construite juste en face de l'emplacement de l'ancienne. « Viens », dit-elle, « je vais te montrer où était ta maison ; c'est dans les ronces, entre la nouvelle école et la voie ferrée. » Nous suivons l'enfant blonde entre les maisons en bois ou en parpaings du village ; peut-être une dizaine au total. En fait, de petites gens les habitent, ouvriers pour la plupart dans les plus gros villages environnants, nous raconte Iosiv. « Peu m'importe », me glisse Joachim à l'oreille, « je suis ici pour savoir si mon village, que je reconnais, c'est sûr, malgré une pauvreté et un délabrement accablants, est encore celui de mon enfance. Le reste, tu sais, désolé de te le dire, ça ne me concerne pas. » Il y a de l'agacement dans la voix de Joachim. Iosiv l'a bien compris, qui abrège ses explications. La silhouette sautillante de l'enfant blonde, suivie par la grappe, blonde elle aussi, des plus petits, nous entraîne tout au bout de la rue. Le temps de traverser un carrefour, à peine esquissé, qui ne mène nulle part, et d'échanger quelques mots avec une femme à fichu, toute ronde, mal fagotée, au milieu d'un bataillon hurlant d'oies débonnaires, et nous sommes déjà au bout du village. Notre guide, Blondinka, la petite enfant blonde, comme l'appelle Iosiv, nous montre sur la droite la nouvelle école, deux étages de parpaings hideux entre lesquels émergent, comme des stalactites en réduction, de répugnantes bavures de ciment durci ; devant, un semblant de cour d'école en terre battue, herbeuse en certains endroits, attend le retour de ses écoliers encore en vacances. De l'autre côté, à une centaine de mètres, j'aperçois une friche. L'enfant blonde nous précède jusqu'à ce qui ressemble à une barrière infranchissable de ronces, de chardons géants, d'arbustes et de hautes herbes enchevêtrés. Iosiv traduit à Joachim le secret que l'enfant, l'index pointé sur le roncier, s'acharne à vouloir faire découvrir à ses visiteurs, dans un langage qu'hélas nous ne comprenons pas. Notre blondinette tire Joachim par le bras et s'enfonce avec lui dans un étroit passage au cœur du fourré, qui semble bien être le terrain de jeu favori des enfants du village. Joachim s'y glisse comme dans le tunnel mystérieux de son souvenir. Je le regarde disparaître. Je pense à la petite fiole qu'il a sûrement dans sa poche. La pudeur m'oblige à le laisser seul avec Blondinka ; d'ailleurs, il ne m'a pas prié de le suivre. Je retourne avec Iosiv jusqu'à la voiture. Il m'explique en avoir transporté quelques-uns de ces touristes de la nostalgie, des beaucoup plus âgés même, sur le lieu de leur enfance et de leur jeunesse : « … À chaque fois, c'est une histoire en suspens qui se termine ; plutôt mal en vérité. Quand l'attente rencontre le vide, c'est une petite mort qui s'annonce, tout au plus le triste soulagement de constater enfin qu'il ne reste plus rien. » « … Tu vois », me dit Joachim quand, une heure plus tard, nous quittons le village pour toujours, « de la terre, rien que de la terre, prise sur l'emplacement de l'école de papa, et aussi ça, rien que ça… » Il exhibe la fiole qu'il me glisse dans la main, puis un petit triangle bleu et blanc, morceau de céramique, apparemment, d'un puzzle à jamais inachevé. « Un morceau du carrelage de la cuisine, tu te rends compte !… Grâce à la petite Blondinka, c'est le carrelage de la cuisine que je viens d'embrasser sous les herbes ! » Pour Joachim, ça ressemble presque au bonheur. P. S. : Ces quelques lignes à peine écrites, je viens de découvrir sur la carte que m'a laissée Joachim, à même pas cent kilomètres au nord-ouest de Smolensk, la ville de Vitebsk ; Marc Chagall y passa sa jeunesse. Ce détail m'avait bizzarement échappé. Lindenau s'ancre définitivement dans ma mémoire, comme si Marc Chagall avait réellement fait du village de Blondinka et de ses paisibles images, si colorées, à jamais posées sur ma rétine, un merveilleux tableau. |
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