Articles d'Atala en texte intégral
L’ANALYSE DU RISQUE ALIMENTAIRE Vers de
nouvelles pratiques[1] Introduction Nous poserons
d’emblée une définition pour cadrer l’objectif global
de l’analyse de risque : dans un pays démocratique,
l’objectif d’un système d’analyse de risque est
de permettre aux citoyens de vivre dans une société où,
d’une part, les risques qui les préoccupent sont perçus,
reconnus et effectivement réduits par les décideurs à un
niveau socialement accepté et, d’autre part, les risques
qu’ils ne perçoivent pas font l’objet d’une vigilance
efficace permettant de les détecter et d’alerter les citoyens
suffisamment tôt. Dans cette optique, depuis les
années cinquante, la plupart des pays développés ont mis
en place des structures d’expertise pour analyser les différents
aspects de la sécurité sanitaire des aliments, liés
à des modifications de leur composition, de leurs procédés
de fabrication ou aux modes de production des matières premières
agricoles. Jusqu’à une époque récente, ces
structures d’expertise ont réalisé leur travail d’analyse
de risque selon un modèle « standard »,
élaboré pour l’analyse d’autres risques
technologiques et dont nous rappellerons tout d’abord les
caractéristiques et les principales options. Depuis le début des
années quatre-vingt, l’observation d’un certain nombre de
dysfonctionnements dans la chaîne de l’alimentation, pouvant
avoir des conséquences graves pour la santé humaine, a
suscité dans l’opinion publique de plusieurs pays une
interrogation et un scepticisme croissant sur la valeur de ce
modèle. Le principe de précaution, initialement défini et
mis en œuvre dans le domaine des risques environnementaux, a donc
été proposé comme un nouveau fil conducteur pour
l’analyse du risque alimentaire. Nous en présenterons
tout d’abord les conséquences sur la gestion du risque, en nous
basant sur la définition « proportionnée »
du principe de précaution qui émerge actuellement en Europe. Nous remonterons ensuite au
niveau de l’évaluation des risques, pour montrer comment les nouvelles
demandes des gestionnaires pour une bonne application du principe de
précaution ont des conséquences importantes sur la
démarche d’évaluation elle-même. Enfin, nous interrogerons la
vision « standard » de la communication du risque,
conçue comme la dernière phase du processus d’analyse de
risque. Nous montrerons en quoi une contribution active de représentants
de la société civile dès les phases
d’évaluation et de gestion peut permettre à la fois
d’améliorer la qualité de l’analyse de risque et
d’assurer une meilleure acceptabilité par la société
des rares, mais inévitables, dysfonctionnements de la production de nos
aliments. I. Le modèle standard et ses options Le modèle
« standard » de l’analyse de risque, dont on peut
trouver l’énoncé notamment dans les procédures de
travail du « Codex alimentarius[2] »,
décompose la démarche en trois volets distincts :
l’évaluation des risques, la gestion des risques et la
communication sur les risques. Outre cette décomposition, il repose sur
plusieurs options théoriques ou opérationnelles, implicites ou
explicites, qu’il est utile de rappeler rapidement pour en percevoir le
caractère contingent. La première option est
celle de l’évaluation au cas par cas. Ainsi, dans le cas des OGM
ou des additifs alimentaires, chaque dossier est examiné
indépendamment, l’hypothèse sous-jacente étant le
caractère additionnel des effets cumulés,
c’est-à-dire que l’utilisation conjointe de plusieurs OGM ou
additifs aura un effet voisin de la somme de leurs effets particuliers. Plus
précisément, les effets d’interaction éventuels sont
considérés comme faibles et pris en compte par les marges de
sécurité de l’évaluation de chaque risque. Bien adaptée
à des risques directs, simples (ayant un petit nombre de causes
possibles bien identifiées) et indépendants, cette option permet
le travail « en continu » des experts, une nouvelle
innovation n’obligeant pas à reconsidérer l’ensemble
du système. La seconde option est de ne
considérer que des dangers avérés, c’est-à-dire
dont les liens de causalité avec des effets négatifs sont
scientifiquement démontrés et admis par l’ensemble de la
communauté scientifique. De ce fait, l’évaluation des
risques n’est réalisée que par des experts scientifiques et
ne porte que sur des liens que la science a examinés et établis.
La liste de ces dangers étant consensuelle, le débat se
focalisera donc surtout sur les probabilités d’occurrence et
d’exposition. La « valeur » associée
à un risque sera donc généralement une quantité
(nombre de décès, pertes financières) définie
à partir de ces probabilités. La troisième option est
de séparer clairement les phases d’évaluation et de gestion
du risque. L’une des conséquences est de conduire souvent à
une évaluation des risques faisant l’hypothèse que les mesures
de gestion et de contrôle qui en découleront seront parfaitement
appliquées. Nous utiliserons le terme de « risques
asymptotiques » pour désigner ces risques minimums. Une quatrième option est
de ne confier aux experts que l’évaluation des risques, sans leur
demander d’évaluer également les avantages éventuels
liés à l’innovation et de réaliser une comparaison
des coûts et des bénéfices. L’introduction de ces éléments
complémentaires est donc implicitement renvoyée à la
responsabilité du décideur politique, sans que soient
précisés les outils à mettre en œuvre pour
réaliser cette comparaison avantages/désavantages. Enfin, en termes de
communication du risque, ce modèle considère que les experts
évaluent le risque « réel » et que la
perception du risque par la société (le risque
« perçu ») est plus grossière et
inévitablement entachée de subjectivité. L’objectif
de la communication sur le risque est donc de réduire cette distorsion
en amenant le citoyen à percevoir le risque réel. On peut donc qualifier ce
modèle standard de : - positiviste, car il est
entièrement et strictement fondé sur les acquis indiscutables de
la science ; - quantitatif, car il propose
une évaluation du risque en termes de grandeurs chiffrées ; - réductionniste, car,
d’une part, il limite son champ au risque technique en l’absence de
dysfonctionnements humains (les risques
« asymptotiques ») et, d’autre part, il
considère les risques comme strictement additionnels et néglige
les effets d’interactions ; - technocratique, car il est
basé essentiellement sur des experts techniques et ne fait intervenir
les citoyens que comme des « récepteurs »
d’informations. II. La crise du modèle
standard et l’émergence du principe de précaution Au cours des années
quatre-vingt, plusieurs crises sanitaires sont apparues dans les domaines
médicaux (sang contaminé), alimentaires (ESB, listériose,
dioxine…) et environnementaux (amiante, Seveso…). Crises politiques
et sociales, ces crises sont également apparues comme des crises de
l’expertise, dans la mesure où les phénomènes en
cause semblent avoir été sous-estimés, voire parfois
franchement ignorés, au moins à l’origine, par les experts.
Si l’on analyse ces défaillances de l’expertise, plusieurs
causes peuvent être identifiées : - Dans certains domaines, le
rythme de la recherche peut avoir des difficultés à suivre le
rythme des innovations. Le rapport Kourilsky-Viney estime par exemple que 7%
des molécules chimiques sont aujourd’hui correctement évaluées
pour leurs effets sur la santé ou l’environnement[3]. De nombreuses relations sont encore à
l’état d’hypothèses de travail et le temps
nécessaire à leur validation est souvent important (cas des
effets de l’amiante, de la transmission à l’homme de
l’ESB). L’émergence de plus en plus fréquente de
controverses scientifiques montrant les désaccords entre experts (effets
des résidus d’hormones ou de pesticides, impacts des OGM…)
souligne l’importance de cette partie immergée de l’iceberg
de la connaissance scientifique et brise l’image d’une science
consensuelle et certaine, même si certains nient parfois
l’existence de telles fêlures[4]. - Le caractère
asymptotique de l’évaluation du risque par les experts
élimine de fait des risques liés aux conditions concrètes
des activités humaines : le risque de recyclage des huiles
usagées était intrinsèquement faible si ce recyclage avait
été parfaitement contrôlé ; la viande bovine ne
présente peut-être aucun danger de transmission de l’ESB si
elle est parfaitement débarrassée des tissus à
risque… Il apparaît en outre que, dans beaucoup de risques
technologiques, la dimension purement technique est un facteur de risque
négligeable par rapport à ceux liés à
l’interaction entre l’homme et la technique : dans le transport
ou dans l’industrie nucléaire, ce que l’on appelle les
« erreurs humaines » est plus souvent incriminé
que des défaillances du matériel. Dès lors que cette
dimension devient prépondérante, ne faut-il pas
l’intégrer explicitement dans l’analyse de risque, en
considérant globalement les systèmes techniques comme des
« hybrides homme-machine[5] » ? - Le fait de négliger
les effets d’interaction et de système en se limitant
à l’évaluation au cas par cas est une autre cause possible
de sous-évaluation des risques. Ainsi, l’apparition de
bactéries multirésistantes aux antibiotiques est un
véritable problème de santé publique, alors que tous les
antibiotiques ont été correctement et individuellement
évalués avant leur mise sur le marché. C’est
l’utilisation conjointe et non organisée de ces antibiotiques qui
a conduit à la sélection involontaire de ces bactéries
« improbables ». La question des risques liés
à la culture simultanée ou successive d’OGM variés
sur un territoire donné se pose en termes similaires et ne peut
être traitée uniquement par l’examen individuel des
caractéristiques de chaque OGM. Parallèlement à
cette critique externe et empirique de l’expertise se développait
une critique endogène à la science, portant sur sa
capacité à évaluer véritablement le comportement de
phénomènes complexes, dès lors qu’ils se
réalisaient dans des conditions très différentes du
laboratoire. Parmi les limites identifiées par la science
elle-même figurent en particulier : - La prise en compte des temps
longs. La théorie des systèmes dynamiques non-linéaires,
popularisée par la notion de chaos déterministe, montre que
l’évolution à long terme de tels systèmes devient
totalement imprévisible au-delà d’un certain horizon
temporel, dès lors qu’une modification infime des conditions
initiales change complètement la situation finale. C’est la
fameuse image de l’effet d’une aile de papillon sur le
déclenchement de cyclones et il est hélas difficile de dire a
priori si un
système, même relativement simple, obéit à de telles
dynamiques[6]. - La prise en compte des
espaces hétérogènes, dans lesquels certains processus ne
peuvent être prédits par la mesure de paramètres
statistiques simples du milieu (densité moyenne) et nécessite
donc des études empiriques en situation réelle. C’est par
exemple le cas de la propagation des incendies de forêt ou de la
percolation des polluants dans les sols. Dans le domaine alimentaire, ce sera
la prolifération de bactéries dans un milieu de texture complexe
(et la fixation des dates limites de conservation qui en résultent), ou
la dispersion du pollen des plantes transgéniques dans un
écosystème réel. Là aussi, des
phénomènes non-linéaires, en particulier des effets de
seuil, apparaissent, les processus pouvant changer considérablement pour
de faibles fluctuations des paramètres du milieu. - Les problèmes
d’extrapolation, par exemple pour estimer l’effet de faibles doses
d’une substance chimique ou biologique chez l’homme, dès
lors qu’on ne dispose que de modèles animaux et de quelques points
accidentels à forte dose chez l’homme. Selon que l’on optera
pour un modèle linéaire ou non, passant ou non par
l’origine[7], les conséquences pourront
être très différentes sur l’évaluation du
risque, sans qu’il soit vraiment possible de valider l’un ou
l’autre modèle sur la base des données disponibles.
À l’extrême, la théorie dite de
« l’hormesis » soutient que des effets
bénéfiques peuvent être associés à de faibles
doses d’agents toxiques à forte dose, et considère donc
qu’une réduction excessive de l’exposition peut avoir des
effets néfastes[8] (cette théorie
est souvent avancée par les tenants de l’homéopathie). - Voisins des problèmes
d’extrapolation, les problèmes de changement
d’échelle sont apparus, même dans des cas simples comme le
testage de maquettes en soufflerie, avoir des lois qu’il faut
définir au cas par cas, sans se baser simplement sur des hypothèses
de proportionnalité. Encore plus complexe, la question du changement de
niveau d’organisation est apparue comme faisant émerger des
propriétés particulières, imprévisibles à
partir d’une description, même exhaustive, du niveau d’organisation
inférieur. Parmi les exemples les plus simples, on peut citer la
molécule d’eau, dont les propriétés (notamment son
état liquide) ne peuvent être déduites des
propriétés des atomes d’hydrogène et
d’oxygène. Les exemples de ce type sont nombreux en biologie.
Ainsi, il est aujourd’hui impossible de prédire la structure
tertiaire, et donc les propriétés réactionnelles,
d’une protéine à partir de la seule connaissance de sa
structure primaire (enchaînement des acides aminés). Ces questions des temps longs,
des espaces hétérogènes, des faibles doses, des changements
d’échelle et plus globalement des limites prédictives de la
science pour répondre aux questions concrètes des gestionnaires
sont apparues comme particulièrement préoccupantes dans le
domaine de l’environnement, et c’est sans doute pour cette raison
que le principe de précaution s’y est d’abord
développé. Ce principe n’est cependant pas une
dénonciation de la science et une réémergence d’une
volonté de décision politique arbitraire. Il est, au contraire,
un appel à « plus de science ». Ses
différentes formulations ont, en effet, au moins une affirmation
commune : les incertitudes de la science ne peuvent suffire d’excuse
à un décideur pour justifier son inaction. Cela signifie que ces
incertitudes, au lieu de demeurer cantonnées dans le monde de la recherche
scientifique jusqu’au moment où elles se transformeront
éventuellement en certitudes, doivent au contraire être prises en
compte par les décideurs pour fonder une action dont nous allons
maintenant préciser les modalités. III. Les modalités
d’une décision « fondée sur le principe de
précaution » Les formulations du principe de
précaution sont multiples mais il nous semble possible de les classer en
deux catégories, d’une part les formulations radicales, conduisant
systématiquement à des interdictions en situation de doute, et,
d’autre part, les formulations proportionnées, qui obligent
à l’action mais n’en définissent pas strictement les
modalités. Nous ne ferons que mentionner
rapidement les versions radicales, fondées sur le principe du
« renversement de la charge de la preuve »,
c’est-à-dire sur l’obligation d’interdire toute
innovation tant qu’elle n’aura pas prouvé son
innocuité. En effet, si l’on admet les critiques précédentes
sur les limitations intrinsèques de la démarche scientifique, il
devient tout aussi vain d’exiger de prouver un risque que de prouver son
absence. Les formulations radicales sont donc, paradoxalement, aussi
positivistes et réductionnistes que le modèle standard de
l’expertise. Nous développerons donc
ici la vision de la décision basée sur une application
proportionnée du principe de précaution, qui se développe
progressivement en Europe. Elle est présentée en particulier dans
le rapport Kourilski-Viney et dans la récente communication de la
Commission des Communautés Européennes (février 2000).
Elle repose sur quatre « piliers » : la
proportionnalité, la cohérence, la réversibilité et
l’analyse comparative. 1 - ProportionnalitéSi l’on exclut
l’interdiction systématique en cas d’incertitude, cela
signifie qu’une large gamme de décisions possibles doit être
examinée, allant de l’interdiction au statu quo, accompagné
éventuellement de mesures assurant la traçabilité des
effets (voir III.3). Pour choisir entre ces décisions, il convient donc
d’établir une certaine proportionnalité entre la rigueur de
la décision et les caractéristiques du risque potentiel. Outre la
gravité des effets individuels (risque de mortalité ou non dans
le cas de la santé), figureront en particulier, parmi les facteurs aggravants : -
l’irréversibilité des dommages (par exemple la disparition
d’espèces dans le cas des OGM ou le caractère
incurable d’une maladie comme l’ESB) ; - leur caractère
différé (pouvant atteindre les générations à
venir, comme le risque nucléaire) ; - leur potentiel catastrophique
(nombre de personnes exposées et donc potentiellement affectées). 2 - CohérenceIl s’agit de veiller
à ce que les différentes décisions prises au nom du
principe de précaution soient comparables et n’entraînent
pas de discrimination entre des opérateurs économiques éventuellement
en situation de concurrence. Ainsi, si un produit fait l’objet de
restriction d’emploi au titre du principe de précaution, tous les
produits similaires susceptibles de présenter les mêmes dangers
devront faire l’objet des mêmes mesures. De même, pour
éviter la distorsion des échanges, une discrimination sur
l’origine géographique d’un produit ne sera justifiée
que s’il peut être montré que les facteurs de risque retenus
par le principe de précaution sont spécifiques de cette
zone. Enfin, une décision fondée sur le principe de
précaution ne saurait être plus sévère que celle
portant sur un risque similaire mais avéré, conduisant à
l’application du principe de prévention. 3 - RéversibilitéCette notion de
réversibilité tient compte du caractère évolutif de
l’incertitude. Elle considère que l’application du principe
de précaution ne doit pas se borner à constater
l’incertitude mais doit au contraire s’accompagner de mesures
actives pour faire évoluer la situation. Parmi ces mesures, deux sont
particulièrement importantes : - La stimulation de la recherche,
afin de mieux cerner les incertitudes et donc de fonder à terme une
meilleure décision. Ce point est en particulier repris par
l’accord de l’OMC sur les mesures sanitaires et phytosanitaires
(accord SPS). Différents travaux sur la théorie de la décision
soulignent l’intérêt d’un tel investissement et
proposent un outil d’analyse pour orienter de telles recherches (VOI
analysis =
analyse de la valeur de l’information[9]).
De même, le rapport Kourilsky-Viney propose la création d’un
fond de recherche spécifique, mobilisable pour mettre en œuvre
rapidement des travaux sur des points sensibles. - La mise en place d’un
dispositif d’observation efficace, permettant de compléter
l’évaluation a priori par un recueil d’informations a posteriori sur les dysfonctionnements
possibles. Ce dispositif de vigilance pourra s’appuyer en particulier sur
une traçabilité renforcée des prduits, à
l’image de la pharmacovigilance exercée pour les médicaments
humains et vétérinaires. Dans cette optique,
l’étiquetage informatif apparaît comme l’un des outils
de la traçabilité, mais d’autres options sont envisageables
(identification des lots et suivi tout au long de la filière de
fabrication). 4 - Caractère comparatifDès lors que plusieurs
décisions sont possibles se pose la question d’un choix optimum,
et donc de l’efficacité des mesures. C’est à ce
niveau que s’introduit la notion d’analyse coûts/avantages.
Il ne s’agit pas de réaliser des analyses en termes strictement
économiques et monétaires, comme le font par exemple les
compagnies d’assurance. De tels aspects pourront bien sûr
être considérés mais les facteurs à prendre en
compte seront plus complexes, dès lors qu’il s’agit
d’une décision de la puissance publique et non de la
théorie de l’investissement privé. Ils devront
intégrer les niveaux de protection souhaités par les populations
(qui résultent de considérations culturelles), l’acceptabilité
des mesures (qui conditionne leur mise en œuvre effective[10]), des considérations éthiques (la modification
des espèces dans le cas des OGM, le bien-être animal…), et
prendre en compte la valeur de biens non marchands, en particulier au niveau
des impacts environnementaux. Deux points sont
particulièrement difficiles dans cet aspect public de
l’analyse : d’une part, les risques et les
bénéfices ne concerneront pas forcément les mêmes
personnes[11] et il convient cependant de respecter le
principe d’égalité devant la charge publique ;
d’autre part, risques et bénéfices ne sont pas toujours
aisés à exprimer dans la même unité de mesure. Dans
le cas de choix ne concernant que la santé, on peut en effet comparer
des nombres de décès probables ; par contre, comment mettre
en balance des avantages en termes de santé et des dommages en termes
d’environnement, par exemple dans le cas des OGM ? L’émergence de
cette notion d’analyse coût/bénéfice (introduite en
Europe il y a quelques années avec le débat sur le
« quatrième critère ») apparaît
à certains comme le refuge de l’arbitraire, les craintes exprimées
étant parfois opposées : certaines associations de
consommateurs y voient la possibilité de « transiger avec le
risque », en imposant, au nom d’intérêts
économiques, des innovations insuffisamment
évaluées ; à l’inverse, les opérateurs
privés y voient la menace d’interdire des produits
présentant un risque minime au prétexte d’inutilité,
alors que ce jugement d’utilité doit selon eux être
laissé aux lois du marché. Par rapport à ces craintes
opposées, deux remarques peuvent être faites : - Dès lors que les
progrès de la science aboutissent à mettre en évidence des
effets de plus en plus subtils (cas des faibles doses de produits chimiques) et
à révéler des actions souvent très indirectes
(comme les multiples facteurs impliqués dans l’évolution du
climat[12]), la notion de risque nul, si elle a un
jour existé, s’appliquera à un domaine de plus en plus
restreint. De ce fait, il faudra bien mettre en balance des effets positifs
éventuels pour justifier l’autorisation de nouveaux produits. La
situation actuelle des OGM en Europe nous semble emblématique de ce
problème : ou bien l’on réfute par principe tous les
dangers potentiels, et le débat rebondit à chaque annonce
d’un nouveau risque hypothétique (les gènes marqueurs de
résistance aux antibiotiques, la toxicité des plantes pour les
papillons…), ou bien l’on admet d’examiner cette innovation
en termes coût/avantage par rapport aux systèmes agricoles
actuels, et certains OGM pourront alors trouver leur place à terme dans
certaines filières. - Cette option est celle qui
prévaut depuis l’origine dans le cas des médicaments. En
effet, une molécule biologiquement active a de manière quasi-systématique
des effets multiples, dont certains indésirables, et seul l’examen
de ses avantages thérapeutiques, comparé à ses
contre-indications possibles, peut donc justifier sa mise sur le marché.
Cette mise sur le marché peut d’ailleurs être stoppée
lorsque la pharmacovigilance révèle de nouveaux effets
indésirables, ce qui montre l’intérêt
d’organiser systématiquement une évaluation a posteriori, même en présence
d’un système éprouvé d’évaluation a
priori. Ces différentes
composantes d’une décision et d’une gestion du risque
basées sur le principe de précaution étant
définies, examinons maintenant quelles en sont les conséquences
sur la phase d’évaluation du risque. En effet, certains ont considéré
que l’application éventuelle du principe de précaution ne
concernait que les décideurs et que l’exercice de
l’expertise n’en était pas modifié. Nous souhaitons
montrer au contraire que de nouvelles contraintes vont peser sur cet exercice. IV. Le principe de précaution et l’évaluation du risque Les quatre « piliers »
précédemment définis font appel à des informations
nombreuses pour caractériser au mieux l’incertitude, ses
conséquences possibles, et comparer diverses options de décisions.
C’est pourquoi l’application du principe de précaution par
les gestionnaires, même si elle est du ressort de la gestion du risque, a
des retentissements importants sur l’évaluation du risque
elle-même. Nous analyserons en particulier les conséquences sur
l’identification des aléas, la quantification des incertitudes,
l’analyse des bénéfices et l’organisation de la
vigilance. 1 - L’identification des aléas : élargir la visionParmi les reproches faits au
modèle « standard » figure son incapacité
à prendre en compte les signaux faibles, les liaisons indirectes, les
effets de système, dès lors que ces déterminismes
complexes ne peuvent être mis en évidence par une démarche
analytique et expérimentale, adaptée à
l’étude de l’effet, pendant un temps limité,
d’un petit nombre de facteurs indépendants. Dès lors que
ces aléas, qu’ils aient un effet positif ou négatif, sont
susceptibles d’être pris en compte par les décideurs, la
phase d’inventaire de ces aléas doit à
l’évidence faire l’objet d’un travail aussi exhaustif
que possible, pour lequel on recherchera systématiquement
l’expression d’opinions minoritaires ou non-orthodoxes, afin
d’élargir au maximum cet inventaire avant de le soumettre à
analyse critique. Les conséquences éventuelles d’une modification
du traitement des farines animales ou du recyclage des huiles usagées
sont, pour les crises de l’ESB et de la dioxine, des exemples
d’innovations pour lesquelles une exploration plus large des aléas
aurait peut-être pu conduire à des mesures de précaution. L’introduction de visions
très pluridisciplinaires est aussi une manière de percevoir les
limites d’un consensus interne à une discipline : ainsi, dans
le cas des OGM, les généticiens moléculaires seront
particulièrement sensibles à la qualité de la construction
génétique mais assez peu attentifs aux effets indirects sur
les écosystèmes, mis en avant par les écologues (et
réciproquement) ; de même, le principe
d’équivalence en substance pour évaluer
l’innocuité d’un produit issu d’OGM sera plus
facilement admis par des chimistes que par des physiologistes de la nutrition.
C’est à ce niveau également, et pour ces raisons,
qu’apparaît l’intérêt de la participation de
représentants de la société civile à
l’expertise (cf. V.2). 2 - La quantification des incertitudes : le concept de plausibilitéUne fois identifiés les
aléas, il convient de procéder à une analyse critique et
à un certain classement. Dans le modèle
« standard », le crible est simple : seuls les
aléas conduisant à un danger avéré seront retenus,
ce critère étant associé au consensus des experts sur
l’existence d’éléments scientifiques
indiscutables justifiant des mesures de prévention. Dès lors que
l’on prend en considération l’incertitude, il convient
d’élargir cet examen, pour distinguer les aléas
présentant un certain degré de vraisemblance de ceux qui ne sont
que des liaisons hypothétiques sans aucun fondement factuel. Nous
proposons d’introduire à ce niveau le concept de
« plausibilité » d’une hypothèse pour
désigner cette vraisemblance et la distinguer de la notion de
probabilité, utilisée dans le modèle
« standard » pour caractériser la fréquence
de réalisation d’un risque avéré. Cette distinction est
nécessaire car elle concerne deux aspects différents de
l’incertitude : en effet, des hypothèses très
plausibles (par exemple aujourd’hui le lien entre l’ESB et les
nouvelles formes humaines de la maladie de Kreuzfeld-Jacob) peuvent
être associées à de faibles probabilités
d’occurrence (en termes de nombre de décès parmi les
individus exposés) ; inversement des hypothèses peu
plausibles à un moment donné peuvent se révéler
à terme comme affectant quasi-systématiquement les individus
concernés (c’est par exemple le cas du lien entre
séropositivité pour le HIV et déclenchement
ultérieur de la maladie, tel qu’il était perçu
autour de 1985). Ce concept de
plausibilité permet de fournir un critère de classement des
aléas. Le rapport Kourilsky-Viney distingue par exemple, outre les
risques avérés, trois catégories de risques plausibles,
conduisant chacune à des recommandations spécifiques : - Type 1 : Risques
potentiels étayés (forte plausibilité). Il s’agit de
risques non prouvés expérimentalement mais fortement
soupçonnés sur la base d’observations de terrain, de
corrélations empiriques, d’expériences in vitro. La communauté
scientifique est dans ce cas majoritairement persuadée que ce risque
existe. Ce sont ces risques qui devraient être présentés au
décideur pour l’application du principe de précaution.
L’exemple de l’effet de l’homme sur le réchauffement
climatique ou de l’incidence humaine de l’ESB constituent des
exemples de ce premier type. - Type 2 : Risques potentiels
plausibles (plausibilité moyenne). Un certain nombre de faits et
d’observations amènent à formuler des hypothèses
considérées comme recevables par une partie non
négligeable de la communauté scientifique, mais qui doivent
être encore confortées ou infirmées par des observations de
terrain ou des données expérimentales. Pour qualifier ces
hypothèses, le rapport Kourilsky-Viney propose de prendre comme
critère « une hypothèse minoritaire fondée sur
une démarche majoritairement considérée comme
valable ». Il serait dans ce cas prématuré
d’alerter les décideurs pour une mise en œuvre du principe de
précaution mais il conviendrait, par contre, de stimuler des recherches
ciblées (avec si nécessaire l’appui des décideurs)
pour éclairer les zones d’ombre ainsi identifiées. On
pourrait par exemple classer dans cette catégorie la question des
modifications éventuelles, qui ne seraient pas détectées
par les tests classiques de toxicologie et d’équivalence en
substance, des propriétés nutritionnelles des OGM de première
génération. - Type 3 : Risques
hypothétiques (plausibilité faible). Il s’agit de risques
« purement hypothétiques », ayant le statut
d’hypothèse de travail dans certains laboratoires, mais pour lesquelles
aucune donnée factuelle n’a encore été obtenue pour
conforter l’hypothèse. Il conviendrait dans ce cas de conserver
à ces hypothèses un caractère interne à la
communauté scientifique, au moins aussi longtemps qu’aucun
élément concret ne viendrait augmenter la plausibilité de
ces hypothèses. Citons, comme exemple de ce troisième type,
l’hypothèse d’un transfert de certains gènes
d’animaux transgéniques à des bactéries de leur tube
digestif. Cette définition de la
plausibilité, basée principalement sur le degré de
consensus des experts, peut être enrichie sur l’on introduit
également la notion de quantité d’informations disponible.
Cette quantité d’information peut être approchée par
divers indicateurs objectifs : nombre de publications ou de rapports dans
des bases de données, nombre de colloques… La plausibilité
se définit alors par deux dimensions (le degré de consensus et la
quantité d’information) et l’on peut positionner le
phénomène concerné dans cet espace, en distinguant quatre
situations extrêmes : - L’incertitude radicale
(peu d’information et faible consensus) qui correspondra à une
plausibilité faible et n’incitera pas à l’action. - L’incertitude
consensuelle (peu d’information mais assez bonne convergence des
experts). C’est par exemple le cas du risque de transmission à
l’homme de l’ESB. Le décideur peut dans ce cas, d’une
part, stimuler la recherche d’informations complémentaires et,
d’autre part, mettre en œuvre simultanément ou
ultérieurement des mesures de précaution. Ces mesures seront alors
souvent difficiles à cadrer, du fait de la faiblesse des informations
disponibles, comme le montre la difficile gestion des maladies à prions. - L’incertitude
conflictuelle (information quantitativement importante mais fort
désaccord entre les experts). Citons dans ce cas l’effet
néfaste éventuel sur la santé humaine des ondes
électromagnétiques. Le décideur ne peut guère
espérer améliorer son information à court terme et doit
seulement décider ou non de mesures éventuelles. Ces mesures
seront par contre plus faciles à cadrer que précédemment
et porteront principalement sur une réduction de l’exposition. - Enfin, l’incertitude
résiduelle (information importante et bon consensus des experts)
est proche de la situation de risques avérés. Le décideur
doit seulement « franchir le pas » en reconnaissant que la
plausibilité est suffisamment forte pour gérer le risque
comme un risque avéré. Bien que relativement
théorique, cette typologie amène donc à considérer,
outre les risques avérés, d’autres catégories de
risques devant déclencher une action des décideurs, soit pour
prendre des mesures restrictives, soit pour stimuler des recherches permettant
de mieux cerner le risque. Le travail d’évaluation des risques
devient donc plus complexe, car il doit se prononcer sur cette notion de
plausibilité, de manière sans doute moins consensuelle que pour
l’identification des risques avérés et en
considérant que cet absence de consensus constitue une information
pertinente pour le décideur. Il apparaît dans ce cas
particulièrement important d’identifier alors les opinions
minoritaires et de qualifier leur statut. 3 - Deux concepts complémentaires : réductibilité et observabilitéPour contribuer à mieux
caractériser l’incertitude, et permettre ainsi de mieux fonder la
décision de gestion, deux autres concepts peuvent être introduits. La réductibilité
désigne la possibilité que des recherches ciblées
permettent dans un délai relativement court de réduire
l’incertitude et de modifier la plausibilité d’un
phénomène, soit en l’augmentant, soit en la
réduisant. Ainsi, l’incertitude sur les distances de
dissémination du pollen de plantes transgéniques apparaît
aisément réductible alors que celle relative au temps
nécessaire à l’apparition d’insectes
résistants aux herbicides l’est moins. L’observabilité
enfin fait référence à la possibilité qu’un
phénomène hypothétique puisse éventuellement
être détecté par les dispositifs d’observation
existants ou pouvant être imaginés de manière réaliste.
L’éventualité d’un effet des plantes OGM sur la
santé, via une modification de leur propriété
nutritionnelle, apparaît dans cette optique peu observable, alors que la
transformation éventuelle du maïs génétiquement
modifié en plante invasive le sera aisément. Avec ces deux nouveaux
concepts, on dispose ainsi d’un « espace de
l’incertitude » à trois dimensions
(plausibilité, réductibilité, observabilité), qui
permettra de positionner une situation et d’orienter les mesures
éventuelles pertinentes. Sans détailler toutes les situations
possibles, on perçoit par exemple qu’une incertitude
présentant une plausibilité moyenne et une forte
réductibilité invitera à privilégier dans un
premier temps la stimulation de recherches ciblées, alors qu’une
faible réductibilité et une forte observabilité inciteront
à la mise en place d’une biovigilance renforcée. On
conçoit également qu’une incertitude présentant une
plausibilité assez faible mais une observabilité et une
réductibilité faibles puisse conduire à des mesures de
restriction d’usage au titre de la précaution. On peut par exemple
lire ainsi l’avis de la CGB (Commission du génie
biomoléculaire) incitant à ne plus utiliser le gène
marqueur de résistance à l’ampicilline dans les plantes
OGM. 4 - L’analyse des bénéfices : pour une expertise économique et socialeL’introduction
d’analyses du type coût/bénéfice pour
l’application du principe de précaution est parfois
considérée comme faisant partie du processus de gestion du
risque. Elle devrait donc, dans cette optique, être
réalisée par les gestionnaires. Cependant, cette vision introduit
une dissymétrie entre l’évaluation des risques,
réalisée par des experts, et l’évaluation des
bénéfices, confiée aux décideurs. Or, il me semble
important, en particulier si l’on veut que cette analyse
coût/bénéfice n’apparaisse pas comme une
possibilité de « transiger avec les risques », que
l’analyse des bénéfices soit réalisée par des
experts ayant les mêmes méthodologies et la même rigueur que
ceux évaluant les risques. Les disciplines concernées seront bien
sûr différentes et devront mobiliser plus d’experts des
sciences humaines, économiques et sociales[13]. Leur travail restera bien sûr dans les domaines de
l’évaluation et ne se substituera pas à la
responsabilité du décideur. Il permettra par contre, comme pour
les risques, de distinguer des bénéfices avérés,
plausibles ou totalement hypothétiques. De plus, l’analyse sera
sans doute inhérente à un système socio-économique
donné : elle pourra donc motiver des décisions de limitation
des échanges, dès lors que l’analyse
coût/bénéfice conduira à une autorisation dans une
région et à un refus dans une autre. Ceci constitue une raison
supplémentaire pour qu’elle soit scientifiquement fondée et
vérifiable par la communauté internationale. 5 - L’organisation de la vigilance : une dimension de l’évaluationDès lors qu’une
décision fondée sur le principe de précaution obéit
au critère de réversibilité (cf. III.3) et s’appuie
sur des données et hypothèses qui sont encore en partie dans le
champ de la recherche scientifique, il importe d’organiser au mieux
l’évolution vers une situation où le risque sera soit
avéré, soit finalement exclu. C’est pourquoi la
définition d’un système d’observation efficace
(traçabilité, biovigilance) doit faire l’objet d’une
interaction forte entre l’évaluation du risque et sa gestion. Les
évaluateurs devront en effet définir les paramètres
pertinents à suivre, les fréquences et les méthodes de
mesure… qui leur semblent adéquats pour préciser la
plausibilité des risques. Les gestionnaires devront proposer des
démarches adaptées aux contraintes du terrain, aux moyens
mobilisables. Cette définition d’un système optimal
nécessitera sans doute l’élaboration de compromis entre
experts et gestionnaires. L’important est que cette
définition soit conçue comme une des composantes de
l’évaluation du risque et non comme une responsabilité des
seuls gestionnaires, ce qui pourrait être admis dans le cas de la
surveillance de risques avérés. 6 - ConclusionsIl apparaît donc que la
phase d’évaluation des risques est profondément
concernée par l’application du principe de précaution. Elle
doit en effet élargir ces missions et développer des approches
pluridisciplinaires et contradictoires pour mieux identifier les
aléas négatifs (risques) mais aussi positifs
(bénéfices), évaluer leur plausibilité et contribuer
à définir les mesures pertinentes de vigilance. Nous allons maintenant examiner
les conséquences, tout aussi importantes, de l’introduction du
principe de précaution vis-à-vis de la participation de la
société civile à l’expertise. V. Le principe de
précaution et la participation de la société civile Nous avons vu que le
modèle « standard » d’analyse du risque
alimentaire considérait la communication sur le risque comme une
troisième phase du processus, venant après le travail des experts
et des gestionnaires. Son but est de faire connaître aux citoyens le
travail réalisé au cours des deux premières phases.
Le caractère interactif des échanges est parfois prévu
mais les experts et les gestionnaires gardent l’entière
maîtrise de leur travail. Ainsi, la commission des principes
généraux du Codex alimentarius définit la communication
sur le risque comme un « échange interactif
d’informations et d’opinions sur les risques entre les responsables
de leur évaluation et de leur gestion, les consommateurs et les autres
parties intéressées ». La communication sur les
risques aurait donc pour but de réduire a posteriori les écarts de
perception entre les experts, qui auraient abouti à une vision exacte du
risque « réel », et les citoyens ordinaires, qui,
n’ayant pas les mêmes outils d’observation, auraient une
perception déformée de ce risque, qu’il conviendrait de
corriger. Or il apparaît que
l’efficacité de cette communication est parfois faible et que le
message des experts a parfois des difficultés à se faire
entendre. Cependant, cette crise de l’expertise suscite des
interprétations variées. 1 - Quelle lecture pour la « crise de l’expertise » ?Les crises alimentaires et la
crise de confiance des citoyens dans leur système d’expertise a
été interprétée par certains comme un retour de
l’irrationalité, alimenté par diverses peurs plus ou moins
fondées (peur du millénaire, peur croissante de la nouveauté
dans les sociétés d’abondance…). Une telle analyse ne
rendrait que plus nécessaire le renforcement de la communication sur le
risque, tout en lui conservant son caractère
« éducatif », terminal et descendant,
puisqu’il s’agit de dissiper des peurs irrationnelles par la
diffusion de l’analyse objective des scientifiques. À l’opposé
de cette vision, le courant de la « théorie sociale du
risque », développé notamment par Sheldon Krimsky,
Paul Slovic, Claire Marris[14]
depuis une dizaine d’années, s’attache à analyser les
critères qui amènent le citoyen à considérer
qu’un risque est acceptable ou inacceptable. Il met en évidence le
caractère rationnel de l’analyse de risque réalisée
par les citoyens, tout en montrant que cette rationalité n’est pas
celle, quantitative, du modèle « standard ». En effet, les citoyens semblent
avoir une évaluation empirique globalement bonne du risque en termes
quantitatifs. La corrélation entre le nombre réel de
décès associés à un danger et l’estimation
qu’en fournissent des citoyens « naïfs »
est positive, même si les citoyens montrent une tendance à
surestimer les risques faibles et à sous-estimer les risques forts. Il
n’y a donc pas une méconnaissance de ce que les experts appellent
le risque « réel ». Cependant, le classement des
risques par les citoyens obéit à une autre évaluation,
définissant la « valeur » comme un ensemble
d’attributs qualitatifs (les « qualités » du
risque) et non comme une quantité. Dix-huit
« qualités » du risque ont ainsi été
définies, qui, plus que son importance quantitative, conditionnent
l’acceptabilité du risque. Citons, en particulier, parmi ces
« qualités » : - le caractère
volontaire du risque (je décide de m’exposer au risque) ou subi
(quelqu’un d’autre m’y expose) ; - son caractère connu
(je sais à quel moment je m’expose) ou inconnu ; - les conséquences
immédiates (je perçois rapidement les effets éventuels) ou
différées du danger, le cas des conséquences subies par
les générations à venir étant un cas extrême
d’effets différés ; - le caractère juste
(ceux qui créent le risque sont ceux qui y sont exposés) ou
injuste du risque ; - son potentiel catastrophique,
c’est-à-dire le nombre de gens concernés par le
problème ; - la confiance ou non dans
l’évaluation du risque faite par les scientifiques. Enfin, les citoyens raisonnent
d’emblée le risque en termes de rapport
coût/bénéfice, dès lors qu’ils
perçoivent que le risque n’est pas nul, et a donc un coût
potentiel. Cette évaluation du bénéfice associé est
elle-même complexe et fait appel à des considérations
à la fois économiques, culturelles et psychologiques, qui peuvent
varier fortement entre les individus. De ce fait, on comprend que le citoyen
ait quelques problèmes à s’approprier
l’évaluation « standard » réalisée
par les experts[15]. Si l’on examine
maintenant dans cette optique les risques alimentaires et
l’évolution récente de notre société dans ce
domaine, on est amené à souligner tous les facteurs qui ont
progressivement éloigné le consommateur du producteur de son
alimentation. De l’alimentation rurale, produite, préparée
et consommée dans un cercle familial, on est passé à une
alimentation urbaine, préparée industriellement par des
opérateurs dispersés à travers le monde. Cette évolution
a conduit à un basculement de la plupart des attributs
précédemment définis : de volontaire, connu, juste et
à conséquences immédiates et limitées dans
l’alimentation traditionnelle, le risque alimentaire est devenu inconnu,
subi, injuste, porteur de menaces différées (risques liés
aux pesticides, aux métaux lourds…) et susceptible de toucher un
grand nombre de personnes. Ce « potentiel
catastrophique » résulte en particulier de la concentration
qui s’est opérée à tous les niveaux du
système alimentaire, depuis la production et la transformation
jusqu’à la distribution et la consommation, qui se réalise
souvent dans un cadre de restauration collective, plusieurs cantines pouvant en
outre être desservies par un même prestataire. Du fait de la modification de
ces attributs qualitatifs, l’acceptabilité du risque s’est
donc dégradée, en dépit des affirmations des experts sur
sa réduction progressive, en termes quantitatifs. Cette évolution
peut s’illustrer par le cas du botulisme, intoxication grave liée
à une mauvaise stérilisation des conserves. Relativement
fréquente autrefois lorsque les conserves étaient issues de
fabrications familiales, cette intoxication s’est fortement
réduite du fait des progrès de la stérilisation
industrielle. Néanmoins, l’application de l’analyse
précédente montre que le botulisme
« familial » était beaucoup plus acceptable que le
botulisme « industriel ». Il apparaît donc que
l’évaluation du risque par les citoyens n’est pas
irrationnelle mais est au contraire guidée par une rationalité
différente de celle des experts, intégrant une plus grande
diversité de critères et de considérations sur les dangers
et les avantages éventuels. Selon cette optique, il n’y a donc pas
opposition entre rationalité des uns et irrationalité des autres,
mais conflit entre deux rationalités, rationalités qu’il
convient de reconnaître et de faire interagir de manière
synergique au cours de l’ensemble des phases de l’analyse de
risque. C’est pourquoi le modèle d’analyse de risque qui en
résulte, qualitatif et participatif, est qualifié de
« constructiviste », par rapport au modèle
standard, positiviste et quantitatif. 2 - Quelles modalités d’interaction entre experts et société civile ?Pour réaliser cette
implication des citoyens dans l’analyse de risque, différentes
formes d’organisation ont été proposées et parfois
mises en œuvre. Nous en avons recensé quatre types principaux, que
nous désignerons par les termes : modèle du témoin,
modèle du membre actif, modèle du juge et modèle du
deuxième cercle. Chacun mériterait une analyse approfondie. Nous nous bornerons
essentiellement à en présenter les caractéristiques
principales et à donner quelques indications sur leur adéquation
avec l’ambition d’une véritable synergie entre experts et
citoyens. Nous ne discuterons pas non plus les questions complexes du mode de
désignation des citoyens[16],
de leur formation éventuelle et des modalités de débat et
de décision au sein de ces organisations. Le modèle du témoin est celui qui donne à des représentants de la société civile le rôle le plus limité. Il se propose d’intégrer un petit nombre de citoyens dans les comités d’experts, pour assister aux débats et attester leur « bonne tenue » (caractère exhaustif et argumenté du débat, prise en compte des opinions minoritaires, adéquation entre le débat et les conclusions finales…). Une des variantes possibles de ce modèle serait par exemple de rendre publiques les séances des comités d’experts, sur le modèle des débats parlementaires. Cette première option, dans laquelle les citoyens demeurent extérieurs à l’exercice de l’expertise, est tout à fait compatible avec le modèle standard. Elle permet seulement d’assurer la communication sur le risque « en temps réel » (et non a posteriori), ce qui peut effectivement améliorer la qualité de l’information des citoyens. Elle peut être utilisée dans des domaines où l’analyse du risque demeure essentiellement technique (certains domaines médicaux ?). Le second modèle est celui qui associe des représentants de la société civile comme membres à part entière[17] des comités d’experts. Ils peuvent alors participer au débat, faire valoir leurs points de vue et mettre notamment en lumière les caractéristiques qualitatives du risque qui leurs semblent déterminantes. Ils peuvent également jouer un rôle actif dans un inventaire aussi exhaustif que possible des aléas (cf. IV.1), en obligeant à considérer des phénomènes qui ne seraient pas forcément qualifiés de dangers par les experts. Ainsi, dans le cas des OGM, l’impact de ces nouvelles cultures sur des plantes ou des insectes « non-cibles », ni utiles, ni nuisibles, semble avoir été minoré par les comités d’experts et ont été remis en avant tardivement par le débat public. De même, dans l’évaluation des bénéfices socio-économiques (cf. III.4 et IV.3), la participation des citoyens peut contribuer à identifier des enjeux qualitatifs et à long terme (qualité de vie, aspects éthiques) et à ne pas se contenter d’évaluations purement quantitatives, qui ne sont souvent valables qu’à assez court terme. Ce modèle des
« citoyens-membres » est notamment celui qui a
été mis en place en France en 1992 pour l’évaluation
des OGM : la CGB[18] (Commission du
Génie Biomoléculaire) comprend en effet plusieurs
représentants de la société civile (représentants
des consommateurs, des associations de protection de l’environnement, des
parlementaires…), qui disposent d’une voix délibérative.
Ce modèle est également utilisé au niveau de la gestion du
risque : le Comité de Biovigilance, mis en place pour
définir les mesures de suivi des premières cultures commerciales
de maïs OGM, intègre également de nombreux
représentants des citoyens. Aux USA, la charte des comités de la
FDA prévoit également d’associer au moins un membre
représentant la « perspective des consommateurs »
et reconnaît l’importance de leur participation :
« Les représentants des consommateurs apportent une
contribution appréciée en soulevant des problèmes de
consommateurs qui autrement ne seraient pas traités avant que le produit
n’arrive sur le marché[19]. » L’intérêt
d’un tel modèle est actuellement l’objet d’opinions
contrastées, selon notamment que l’on en a une vision externe ou
interne[20]. Vu de l’extérieur, il est
considéré comme manquant de transparence et conduisant
à un mélange des genres, en particulier par les tenants de
l’option « deuxième cercle ». P. Kourilsky
et G. Viney écrivent par exemple dans leur rapport : « La séparation en deux
cercles correspond au fait qu’il existe deux catégories
d’impératifs distincts mettant en jeu des acteurs
différents. Il a maintes fois été observé que leur
réunion nuisait à la réalisation des objectifs
poursuivis. » Une autre critique porte sur la différence de
« niveau d’intervention pertinent » possible pour
les experts et pour les représentants de la société
civile. Les premiers auront un « degré de
résolution » très fin, adapté à une
analyse critique au cas par cas de dossiers apparemment semblables pour des
profanes. Les seconds ont au contraire à apporter des visions plus
globales, sur des questions générales qui pourraient donc
être examinées, a priori ou a posteriori, pour un ensemble de dossiers
évalués par les experts (par exemple l’utilisation de
gènes de résistance aux antibiotiques ou la production de plantes
résistantes à des herbicides totaux). D’où la
difficulté à faire simplement cohabiter ces deux approches au
sein d’une même instance et d’organiser une véritable
dialectique entre ces deux visions, par exemple en instaurant deux
« collèges » au sein de la CGB[21]. De l’intérieur,
ceux qui pratiquent ces comités, tout en admettant les critiques
précédentes et en reconnaissant le risque de
« normalisation » des représentants de la
société civile par les experts[22],
apprécient en particulier l’élargissement du point de vue
apporté par cette composition diversifiée. Cet apport, rarement
souligné, des représentants de la société civile,
à savoir jouer un rôle initial parfois décisif dans
l’identification même des questions à examiner[23], mérite à notre avis d’être pris en
compte dans tout dispositif d’expertise. Le troisième
modèle organise une expertise contradictoire sur le modèle
judiciaire[24]. Des experts vont être
amenés à défendre des thèses opposées devant
un « jury » constitué de représentants de
la société civile, jury qui sera chargé in fine d’établir un
texte de conclusions sur l’évaluation du risque et les mesures
éventuelles de gestion appropriées. Cette formule a
été testée en Europe (en particulier au Danemark et plus
récemment en Grande-Bretagne et en France) à travers les
« Conférence de consensus » sur les OGM.
Intéressante de manière ponctuelle pour lancer ou conclure un
débat important, cette formule est sans doute difficile à
organiser pour un travail en continu et elle obligerait à une certaine
« rigidification » du travail d’expertise. Les
scientifiques n’ont en effet, dans leur grande majorité, pas
coutume de tenir des propos aussi tranchés qu’un procureur ou
qu’un avocat et préfèrent alterner dans leurs analyses des
éléments positifs et négatifs avant de proposer leurs
conclusions. En outre, une telle démarche maintient les citoyens
relativement à l’extérieur du processus d’expertise,
même si le jury peut stimuler le débat sur des points qui lui
semblent importants. La position des experts est également
difficile : étant en quelque sorte en situation d’être
globalement jugés, ils peuvent développer des attitudes
corporatistes peu compatibles avec un débat ouvert et équilibré
avec les citoyens. À ce titre, le modèle du citoyen-juge est
peut-être plus proche du modèle standard et de sa conception sur
la communication du risque que du modèle constructiviste. Enfin, le quatrième
modèle, celui du deuxième cercle est celui qui a
été proposé notamment par le rapport Kourilsky-Viney.
Craignant que la présence de représentants de la
société civile dans les comités d’experts
(modèle du citoyen-membre) ne conduisent à un mélange des
genres et à une certaine confusion sur les critères
utilisés[25], il propose d’organiser
l’expertise autour de deux groupes (cercles) distincts : - le premier est celui de
comités d’experts scientifiques et techniques, travaillant pour
l’essentiel selon le modèle standard et évaluant les
risques, mais en incluant les risques potentiels non avérés, susceptibles
de conduire à l’application du principe de précaution
(cf.IV.2) ; - le second cercle est
constitué par un groupe de représentants de la
société civile, chargé d’examiner les conclusions du
premier groupe. Il comprend également des économistes et quelques
représentants du premier cercle. C’est dans ce second groupe que
seraient réalisés l’examen des bénéfices
éventuels et donc des rapports coûts/avantage, ainsi que la
discussion sur les différents scénarios possibles d’application
du principe de précaution. Ces deux groupes seraient bien
sûr amenés à interagir, le second pouvant renvoyer au
premier un certain nombre de questions pour examen complémentaire. Ce
sont les conclusions des deux cercles, cohérentes ou contradictoires,
qui seraient transmises aux décideurs. Cette formalisation du dialogue
experts-société civile aurait l’avantage de bien identifier
les rôles de chacun. Elle permettrait aussi, au niveau international, de
favoriser la reconnaissance mutuelle des analyses réalisées au
sein du premier cercle, dont l’organisation serait assez comparable dans
les différents pays. Cependant, son caractère formel et les
inévitables effets d’identification à un groupe, pourraient
constituer un frein à l’élaboration progressive d’une
véritable « culture commune » de
l’évaluation du risque. Elle pourrait aussi parfois
générer des messages contradictoires, suscitant dans
l’opinion publique une certaine perplexité et faisant peser un
soupçon d’arbitraire sur les décisions finales, quelles
qu’elles soient (à moins de n’instaurer une
prééminence finale d’un des deux cercles, comme dans les
systèmes parlementaires). Le gain théorique de
crédibilité et de clarté apporté par ce
modèle, par rapport à celui du citoyen-membre, risque donc dans
la pratique d’en être amoindri. Ce modèle, qui n’a
pas, à notre connaissance, fait encore l’objet d’essais
concrets, mériterait maintenant d’être
expérimenté dans quelques situations pour mieux en définir
les limites et les avantages. Pour terminer cet inventaire
des propositions, signalons l’analyse récente de Bruno Latour, qui
propose, selon une logique très différente, d’articuler une
« nouvelle séparation des pouvoirs » en deux
niveaux, celui de « prise en compte » et celui
« d’ordonnancement[26] ».
Ces deux niveaux seraient hybrides et mélangeraient donc experts et
citoyens, en évitant la distinction traditionnelle — et selon
lui inadaptée — entre des « faits »,
qu’apporteraient des experts, et des « valeurs »,
que préconiseraient les citoyens. Le premier niveau,
qualifié de « chambre haute », serait
chargé de recenser et de documenter l’ensemble des
éléments à considérer. Il aurait donc un
« pouvoir de prise en compte » de
« propositions », qui sont le plus souvent des
mélanges complexes et inextricables de faits et de valeurs. Le
changement climatique, la déforestation des zones tropicales, la
protection d’une rivière, la conservation où la
réintroduction d’une espèce sont des exemples concrets de
ces « propositions », nécessairement
apportées et défendues par des acteurs sociaux et impliquant donc
une association étroite « d’humain et de
non-humain ». Le second niveau, la « chambre
basse », aurait la responsabilité de hiérarchiser
et de retenir certaines des « propositions »
identifiées par la chambre haute, les propositions non retenues pouvant
être ultérieurement réexaminées. On voit donc que
l’articulation proposée est radicalement différente de la
séparation prônée par les modèles en deux cercles,
séparant implicitement le monde des faits (le premier cercle) et celui
des valeurs (le second cercle). La gamme des propositions est
donc particulièrement riche. Elle est sans doute à
réexaminer en faisant se confronter les différentes analyses et
en s’affranchissant, au moins dans un premier temps, de la question des
structures pour répondre clairement aux questions princeps du cahier des
charges d’un dispositif d’expertise renouvelé : - Quels sont les
éléments que le décideur public souhaite voir examiner et
prendre en compte ? - Qui peut le mieux, en termes
de compétence et de légitimité, les exprimer ? - Comment les oppositions
éventuelles entre ces éléments seront-elles
identifiées et gérées ? Conclusions De manière
nécessairement schématique, nous avons exposé et
opposé ici deux modèles extrêmes d’analyse de risque,
le modèle dit « standard », basé
essentiellement sur des experts et sur le principe de prévention des
risques avérés, et le modèle dit
« constructiviste », impliquant la société
civile et l’application d’un principe de précaution
proportionné vis-à-vis de risques plausibles. Quatre remarques
nous semblent importantes pour terminer cette présentation : - Tout d’abord, par
rapport à l’objectif énoncé en introduction, il est
clair que les comparaisons éventuelles des modèles doivent
être réalisées en référence à la réalisation
de cet objectif global, et non phase par phase. Il ne sert à rien
d’avoir le meilleur dispositif d’évaluation du risque, ou la
meilleure gestion, ou même la meilleure communication sur le risque si un
maillon faible, ou une mauvaise articulation entre ces maillons, vient
handicaper le résultat final. - Par rapport à cet
objectif final, nous avons surtout développé le cas où les
risques perçus par les citoyens paraissaient insuffisamment pris en
compte par les experts. Il convient aussi de comparer les modèles par
rapport à la situation inverse, c’est-à-dire
l’identification par les experts d’un risque qui leur semble
important mais que l’opinion publique ignore ou minore. Ainsi, le
développement de l’obésité infantile dans les pays
développés est considéré par les experts comme un
problème majeur de santé publique à moyen terme mais
semble méconnu du public. Le modèle constructiviste peut
contribuer à une sensibilisation plus précoce des citoyens
à de tels problèmes. - Certains redoutent que cette
socialisation de l’évaluation des risques ne conduise à
freiner, voire à bloquer définitivement
l’élaboration ou la diffusion des innovations, dès lors
qu’elles présenteront inévitablement un certain
degré d’incertitudes et d’imperfection, et donc de risques
potentiels. L’exemple de la recherche sur le SIDA montre que la
réalité est plus complexe : la
« co-construction » de stratégies de lutte contre
la maladie entre chercheurs, malades, personnels soignants… a parfois conduit
à hâter la mise en œuvre de certaines thérapies que
les seuls experts jugeaient insuffisamment évaluées[27]. À l’inverse, l’exemple des OGM montre
qu’une socialisation trop tardive et non anticipée des innovations
peut conduire à des blocages durables de leur diffusion, blocages qui
font plus qu’annuler le temps éventuellement gagné par
l’élaboration des premières étapes de ces
innovations au sein d’un « petit monde ». Il
apparaît donc difficile de préjuger dans quels domaines cette
approche accélérera ou ralentira le rythme des innovations, mais
il est certain qu’elle contribuera grandement à en changer les
contours et le contenu. - Enfin, les systèmes
d’analyse du risque, dès lors qu’ils devront recevoir
l’adhésion et la confiance des citoyens, dont ils gèrent un
aspect important de la vie, devront intégrer les
spécificités socio-culturelles de chaque pays ou ensemble de
pays. Ils s’inspireront donc, dans des proportions variées, des
différents modèles et principes que nous venons d’évoquer.
Souhaitons que cette diversité, image de la richesse des
sociétés humaines, soit considérée comme source de
progrès et d’échange d’expériences et non
comme une hétérogénéité, vestige du
passé, qu’il conviendrait d’éliminer progressivement. Bernard Chevassus-au-Louis Notes [1] Ce texte est une version amendée et
développée d’un exposé donné dans le cadre de
la « Conférence de l’OCDE sur la sécurité
sanitaire des aliments issus d’OGM », Édimbourg,
Royaume-Uni, 28 février-1er
mars 2000. [2] Organisation mixte de la FAO et de l’OMS proposant des
normes internationales en termes de sécurité sanitaire des
aliments. Voir « Commission du Codex Alimentarius, Manuel de
procédure », 11ème
édition, 2000, pp. 51-52, FAO édition, Rome. [3] P. Kourilsky et G. Viney, 2000. Le Principe de
précaution,
Odile Jacob éd., Paris. [4] Sur l’interprétation ce ces controverses, voir B.
Chevassus, 2001. « Quatre attitudes face aux
controverses », La Recherche, 339, pp. 82-85. [5] B. Latour, 1994. Séminaire du CNRS « Risques
collectifs et situation de crise », éd. CNRS, Paris. [6] L’un des exemples les plus simples de système
imprévisible à long terme est le devenir de plus de deux corps en
interaction gravitationnelle, comme par exemple le système solaire. [7] Si l’on admet l’existence d’une dose minimale
sans effet, on peut estimer cette dose par la valeur de l’intersection de
la droite de régression dose/effet avec l’axe horizontal. Si
l’on considère, comme pour les substances classées
cancérigènes, que toute dose a un effet, on calcule une
régression dose/effet par une droite passant par l’origine. Dans
le premier cas, des variations de résidus en dessous de la dose minimale
sans effet sont supposées n’avoir aucune incidence. Dans le
deuxième cas, ces variations sont au contraire susceptibles de se
traduire par des variations de morbidité. [8] C’est par exemple une hypothèse avancée pour
l’éthanol à faible dose (Berger et al., 1999, New England
J. of Medecine, 341, 1557-1564). Cette théorie de l’hormesis est
également avancée pour les radiations et divers agents chimiques (Rico,
2001, C.R. Acad. Sci. Paris – sciences de la vie, 324, 97-106). [9] Voir notamment Graham J. D. 2000, Decision-Analytic Refinements
of the Precautionary Principle. J. of Risk Research (in press). [10] Ce point est particulièrement important dans le cas du
risque alimentaire, pour lequel de très nombreux opérateurs
interviennent et ont, de fait, la responsabilité de la maîtrise du
risque. Des mesures drastiques ayant de fortes chances d’être
incomplètement appliquées peuvent être moins efficaces que
des mesures moins contraignantes, mais recevant l’adhésion des
opérateurs. [11] On retrouve ce problème dans la cas de la vaccination,
lorsqu’il existe un bénéfice collectif indéniable
mais des risques d’accidents de vaccination sur quelques personnes (voir
le débat récent sur la vaccination contre
l’hépatite B). [12] On citera par exemple l’incrimination des rizières,
des termitières et des ruminants dans le réchauffement
climatique, via leurs émissions de méthane, gaz à effet de
serre. [13] Cette question est différente de celle de la participation
de représentants de la société civile évoquée
ultérieurement. Il s’agit ici d’intégrer des
scientifiques représentant ces disciplines : un sociologue de la
consommation n’est pas un représentant des consommateurs, un
économiste de l’innovation ne représente pas les
intérêts des firmes industrielles ! [14] Voir notamment : Slovic P. 1992. Perception of Risk : Reflections on the Psychometric Paradigm. pp. 117-152. In : Social theories of risk, S. Krimsky and O. Golding (eds) Praeger, Wesport, Connecticut. Marris C. 1999. Ç OGM : Comment analyser les risques ? È Biofutur, 195, pp. 44-47. [15] Cette inégalité, réelle ou perçue,
devant le risque, constitue également un des éléments
expliquant les réticences devant l’analyse probabiliste, qui se
borne souvent à évaluer un risque moyen, censé être
valable pour tous. [16] Des procédures de consultation directe de l’ensemble
des citoyens sont bien sûr possibles, comme la récente votation
suisse sur les biotechnologies. Elles semblent difficile à utiliser
systématiquement, même avec les moyens modernes de communication. [17] Leurs avis peuvent être consultatifs ou
délibératifs mais nous ne discuterons pas ce point. [18] Cette commission examine l’ensemble des demandes de
dissémination d’OGM à des fins
d’expérimentation ou de mise sur le marché
(microorganismes, plantes et animaux pour des applications agricoles,
agroalimentaires, biomédicales ou environnementales). Elle traite une
cinquantaine de demandes chaque année. [19] Traduction de F. Guillon dans « Gestion des risques et
des crises alimentaires » Demeter 2001, pp. 15-71, Armand Colin
éd., Paris. [20] Sur l’analyse de la CGB, voir en particulier la thèse
d’Alexis Roy Les Experts face au risque : le cas des plantes
transgéniques.
2001. Collection « Partage du savoir », Le Monde-PUF éd., Paris. [21] C’était d’ailleurs la proposition de la
Conférence des citoyens mais J.-Y. Le Déaut a
préféré préconiser deux instances
dissociées, en indiquant : « Je ne suis pas sûr
que cette proposition [des deux collèges] ne conduise pas à des
litiges permanents et à l’immobilisme. » [22] Inévitablement, les experts cherchent surtout à
faire appel aux connaissances des représentants de la
société civile pour les aider dans le travail d’expertise,
d’autant plus que ces représentants ont souvent une formation leur
conférant une compétence dans le domaine concerné.
D’où le risque de les voir devenir progressivement des experts
« comme les autres ». [23] C’est la notion de « donneur
d’alerte » identifiée par les sociologues. Voir
notamment C. Gilbert, « Le sens caché des risques
collectifs », La Recherche, 307, pp. 110-113, 1998. [24] Ce modèle est défendu en particulier par P.
Roqueplo. Voir notamment l’ouvrage Entre savoir et décision,
l’expertise scientifique, 1997, collection « Sciences en
question », INRA éd. Paris. [25] « La séparation des deux cercles correspond au fait
qu’il existe deux catégories d’impératifs distincts
mettant en jeu des acteurs différents. Il a maintes fois
été observé que leur réunion nuisait à la
réalisation des objectifs poursuivis. » (Rapport, p. 41.) [26] B. Latour, 1999. Politiques de la Nature. Comment faire entrer
les sciences en démocratie. Éd. La Découverte, Paris, 383 p. [27] Voir par exemple dans Les Échos du 28 juin 2000
(p. 61) la chronique du livre Histoire du SIDA et la thèse de Janine
Barbot (2000) Recherche médicale et mobilisations collectives. Le cas
des associations de lutte contre le sida. Thèse de Sociologie, EHESS, Paris. |
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