AU RISQUE DE L'ÉVÉNEMENT

Revenir : Autour des numéros d'Atala…


 

Pierre Campion : Au risque de l'événement. La canicule de l'été 2003.

Avec Stéphane Gibert et Laurence Le Bras, Pierre Campion a co-dirigé le numéro 5 d'Atala « Au bonheur du risque ? »

© : Pierre Campion.

Mis en ligne le 2 décembre 2003.

 


AU RISQUE DE L'ÉVÉNEMENT

La canicule de l'été 2003

En mars 2002, le numéro 5 d'Atala roulait sur le thème du risque. Dix-huit mois après, pour cause de canicule, notre pays se comptait environ 15 000 morts surnuméraires pour l'été 2003. Évidemment, pas plus que personne, nous n'avions vu venir cette catastrophe. Mais nous pouvons reprendre nos réflexions de l'époque — et notamment, par exemple, l'entretien que nous avait accordé Michel Wieviorka — à la lumière de cet événement et pour tenter de les préciser.

 

Bien entendu, je n'entends porter ici aucun jugement sur la manière dont la société civile et les pouvoirs publics ont géré la canicule de l'été 2003. Il s'agit seulement de noter, a posteriori et sous l'angle de la question du risque, quelques traits de ce qui s'est passé.

 

Du côté de la société : l'événement survient au moment des vacances, lesquelles durent de fait dans notre pays pendant les deux mois de juillet et août. Et, justement, les vacances sont le temps où non seulement des moyens sont pour ainsi dire débrayés mais où la vigilance elle-même se met en veilleuse, par principe : censément, il ne se passe rien pendant les vacances…

Du côté des gens, comme on dit : précisément c'est le moment de l'année où les citoyens et les personnes privées sont le plus « les gens », c'est-à-dire la masse indifférenciée des humains exprimée sous la notion la plus vague, la plus réduite et la plus inopérante qui soit.

Du côté des instances politiques : bien entendu le gouvernement n'est pas responsable du chaud et du froid. Mais des événements de cette ampleur et de ce caractère posent forcément la question politique des mesures à prendre pour remédier aux manques de la prévision et pour prévenir d'autres catastrophes possibles.

 

Cependant… La nature de l'événement, c'est justement de provenir du point où on ne l'attend pas. La prochaine catastrophe viendra d'où nous ne saurions en ce moment la prévoir.

Cela ne signifie nullement que nous ne devions rien faire. Mais que faire en vue de ce que, par principe, nous ne connaissons pas encore ? Nous mettre dans la perspective et, selon un mot de notre époque, dans la culture du risque.

Or que voit-on ? Dans nos sociétés hypermodernes règne la peur du risque, à un point jusqu'ici jamais atteint : en fait la terreur du risque, mais non pas le sens du risque. La peur est toujours mauvaise conseillère, et cette peur-ci pousse à la fois aux précautions les plus élaborées et aux illusions perverses que nos batteries de précautions engendrent, mais non pas à se préparer à l'imprévisible[1].

Mais comment se préparer effectivement à l'imprévisible ?

D'abord justement en cultivant, à tous les niveaux de la société et des pouvoirs publics, l'idée même de cette imprévisibilité. Intégrer non pas la hantise du malheur et l'illusion corrélative selon laquelle on peut s'en protéger par des mesures ponctuelles et d'avance appropriées, mais la certitude que l'avenir réserve à notre pensée et à notre action les surprises du pire et du meilleur.

Il nous faut donc travailler pour et à l'avenir, cela sachant que c'est mettre les doigts dans « la roue de l'histoire[2] » qui nous emportera sans aucun doute où nous n'avions pas prémédité d'aller, mais pas forcément pour notre malheur.

 

Cela suppose une culture différente de celle que nous recevons et donnons, c'est-à-dire cela suppose justement le sens de l'avenir. Par exemple, à force de vivre dans la mémoire, nous nous sommes fait une culture de la commémoration.

Or, à la différence de la mémoire (qui est subjective, ritualisée, justificatrice…), l'histoire nous apprendrait l'incertitude indépassable de l'événement, la méfiance à l'égard des rationalisations immédiates et simples comme à l'égard des complaisances nostalgiques, et sans doute le sens courageux des responsabilités.

 

Notre revue est celle d'un lycée et, pour beaucoup d'entre nous, nous sommes des enseignants. Eh bien nous avons dans nos matières mêmes et dans leur rigueur disciplinaire de quoi nous mettre (et inciter nos élèves à se mettre) dans les perspectives de l'avenir : dans l'histoire, comme on vient de l'esquisser ; dans la littérature, qui ne parle presque entièrement que de la condition risquée des humains ; dans les sciences, toujours remises en cause et toujours travaillant à leurs — à nos — risques et périls.

Pierre Campion

 


NOTES

[1] En ce moment même, dans le contexte des alarmes et des polémiques suscitées par une épidémie de plusieurs maladies, Bruno Frappat écrit ceci : « Derrière ces alarmes, derrière ces polémiques et, parfois, ces excès médiatiques, se dessine, plus profondément, la généralisation du “principe de précaution” qui peut tourner au principe de panique. Tout laisse à penser que les habitants de l'Hexagone sont entrés dans une culture médicale du “tout urgence” » (La Croix, éditorial, 1er décembre 2003).

[2] Formule de Max Weber. Voir le commentaire qu'en fait Julie Thézé dans Atala n° 5.

Revenir : Autour des numéros d'Atala…

Lycée Chateaubriand Tél. : 02 99 28 19 00 - Fax : 02 99 28 19 05
Second Cycle, Abibac, Classes Préparatoires 136 boulevard de Vitré BP 90315 - 35703 - RENNES Cedex7