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RENNES DANS L'ANTIQUITÉ AU MUSÉE Quelles
expositions pour quel public ? Plus qu'un musée d'histoire, le Musée de Bretagne,
créé en 1975, se définit comme un musée de synthèse[1]. Conçu comme un musée de société, il mêle
étroitement les sciences humaines telles l'archéologie, l'ethnologie et
l'histoire. N'excluant nullement les questions contemporaines, il restitue
également l'histoire de la Bretagne et celle de son identité. L'Antiquité est par conséquent un sujet de choix
pour le musée. L'ancien parcours de l'exposition permanente, fermé en 1997,
donnait une place importante à cette présentation historique de la Bretagne.
Les expositions temporaires permettaient, par une approche différente,
d'explorer plus avant un sujet précis dans ce champ chronologique. Citons pour
mémoire « Les Mystères de Condate » en 1988, « Nos ancêtres les
Riedones » en 1992 et « Fondations, Rennes et le Pays de Rennes dans
l'Antiquité » en 2000[2]. L'examen
de cette dernière exposition est particulièrement révélateur. Il permet de dégager
tout d'abord l'importance des choix forcément réducteurs à effectuer parmi les objets et
ce dès le moment où ils sont extraits des fouilles jusqu'à leur arrivée au
musée. Étape après étape, des débats ont lieu afin de sélectionner les objets
et les informations scientifiques à présenter. La muséographie, ensuite, doit
permettre de diffuser les connaissances issues des fouilles et de leur étude.
Toute la pédagogie de l'exposition et l'éventualité de sa réappropriation par
le public en dépend. Enfin, la comparaison entre cette exposition scientifique
et rigoureuse, au réel mais somme toute modeste succès, avec une autre
manifestation ludique[3] prenant
pour base l'exposition des mêmes pièces, et au succès certain, posera des
questions déontologiques et téléologiques. Pourquoi le public, même
connaisseur, préfère-t-il à l'exposition scientifique la manifestation pleine
de contre-vérités qui lui permet de rêver ? L'archéologie au musée : l'exemple des
récents chantiers de fouilles En 1994 s'ouvre à Rennes, place Hoche, un vaste
chantier archéologique de près de 5 000 m2. Cette
opération d'envergure ainsi que celle menée un an plus tard rue de Saint-Malo
sur un hectare, constituent l'occasion unique de démarrer une étude
approfondie de tout un faubourg de la ville antique de Condate. Ces deux chantiers de fouilles, programmées dans
un cadre d'archéologie préventive sont à associer à de nombreux
diagnostics effectués dans le sous-sol rennais pour mieux en cerner les zones
dites sensibles. À ces opérations de terrain menées par le Service Régional de
l'Archéologie et l'AFAN devenue l'INRAP (Institut national de recherches
archéologiques préventives) succède tout un travail dit de post-fouilles qui
concerne d'une part l'étude et le classement du matériel archéologique, et d'autre
part l'analyse de toutes les données relevées sur le terrain. Les progrès
considérables des méthodes scientifiques permettent ainsi des études très
poussées sur les charbons de bois, les pollens, et divers autres matériaux
organiques. À la différence des recherches des érudits du XIXe
siècle, ce ne sont pas seulement des objets qui sortent de terre, mais bien
tout un contexte environnemental qu'il s'agit d'étudier et de décrypter. Sur le travail de l'archéologue vient se greffer celui
du musée. Le musée de Bretagne est en effet le dépositaire de l'ensemble des
collections archéologiques issues de Rennes, et plus largement
d'Ille-et-Vilaine, et à ce titre assure la conservation de ces ensembles
mobiliers[4]. Toutes les pièces devront être
inventoriées, photographiées, voire restaurées avant d'être déposées dans les
réserves du musée. Là elles seront stockées dans des conditions adaptées à leur
conservation : humidité relative et température faible et constante. Ces objets
vont, de par leur inscription sur le registre du musée, acquérir un statut
particulier : celui d'objet muséal inaliénable et imprescriptible. De la fouille au musée Chaque
entrée d'objet dans les collections du musée doit se justifier. Des critères
précis d'intérêt patrimonial permettent de légitimer l'entrée dans la
collection. La question de la restitution au public est également sous-jacente
et l'est peut-être plus particulièrement pour les collections archéologiques.
En effet, le chantier de la place Hoche, fortement médiatisé, a accueilli un
public nombreux sur le terrain, qui trouvait là les réponses à ses
interrogations sur le passé du lieu. Ces visiteurs étaient également très
curieux du devenir des objets exhumés du sol. De plus les fouilles financées en
grande partie par la ville de Rennes ont été suivies de près par les élus
locaux soucieux de restituer au public les résultats scientifiques. Cependant du point de vue du musée, la réalité
d'une fouille ne se mesure pas seulement à l'aune des comptes rendus publiés,
mais aussi au volume du matériel dégagé. Le bilan scientifique d'une décennie
de fouilles sur Condate représente ainsi une dizaine de rayonnages de 10 mètres
de long sur 3 mètres de haut. Ils réunissent, compactés dans des bacs, des
milliers de tessons et quelques vases entiers ou « archéologiquement
reconstituables ». On trouve également des fragments d'enduits
peints, des éléments métalliques plus ou moins oxydés, des scories diverses,
des fours entiers prélevés sur le terrain, du matériel lapidaire plus ou moins
volumineux et lourd… À cette liste non exhaustive s'ajoutent quelques rares
déchets organiques, rares, car les sols acides de Bretagne ne permettent pas la
conservation d'ossements, ou de bois. Cela représente plusieurs milliers de
numéros, très bien répertoriés pour les fouilles récentes, hélas lacunaires en
ce qui concerne les chantiers plus anciens. Sur cet ensemble considérable
de documents qui intègrent les collections du musée, seuls 10% vont
constituer des éléments « muséographiables ». Quant aux objets exceptionnels,
ils ne représentent pour leur part qu'un pourcentage minime. La naissance de l'exposition En
1997, les premières discussions s'engagent entre le musée et le Service
Régional de l'Archéologie : l'idée naît d'une grande exposition, bilan de
plusieurs années de recherche sur les périodes dites de l'åge du Fer – peu
avant la conquête de la Gaule par César – jusqu'au Bas- Empire. La date de
l'exposition retenue est fixée au printemps 2000, année de toutes les
manifestations. Cette date est justifiée par le fait que Rennes aurait environ
2 000 ans. Un comité scientifique se met en place qui réunit différents
spécialistes de l'åge du fer et de la période gallo- romaine et deux
conservateurs de musée. Le premier objectif de ce comité est de trouver un langage
commun qui permet de rédiger un synopsis, trame de l'exposition. La mise en
place de « Fondations, Rennes et le pays de Rennes dans l'Antiquité »
va prendre forme au cours de deux années de travail. Il apparaît très vite que
la Rennes antique ne peut être abordée sans son territoire. Ensuite, l'objectif
de « casser les mythes » s'impose. L'image trop répandue d'Astérix et
des petites cabanes au milieu de la forêt est sans rapport avec les résultats
des recherches récentes et notamment des recherche aériennes. En effet, nos
ancêtres gaulois, en l'occurrence le peuple des Riedones, n'étaient pas un
peuple de chasseurs-cueilleurs, mais cultivaient intensément la terre,
comme en témoigne la découverte d'un parcellaire élaboré. D'autre part la
conquête des Romains longtemps présentée comme une invasion, ou un
raz-de-marée, ressemblait plutôt à des formes d'échanges présentes bien avant
l'arrivée des troupes armées. Enfin, la création de la ville à la lumière des
découvertes récentes peut se lire et se décrire étape par étape : du tracé
initial aux premiers îlots construits, mais également les premières rues, etc. Cet avant-propos sur la genèse de cette exposition permet à mon sens de prendre en compte dans leur totalité les questions inhérentes au montage d'un tel sujet. Pour composer le scénario, et faire en sorte qu'il soit accessible à tous, il va falloir composer avec deux sources. Les sources écrites, qui restent fort rares : au texte très connu de César mentionnant les Riedones[5],s'ajoutent les découvertes en 1896, puis en 1968 de bases en granit avec inscriptions conservées au musée et porteuses de précieux renseignements. L'autre source plus tangible est constituée des résultats des fouilles, qu'ils soient sous forme d'objets ou d'analyses. Il faut de plus faire comprendre au visiteur que cette histoire est inachevée, qu'elle s'écrit au fur et à mesure des recherches, mais à partir de données les plus objectives possibles. Le
but visé par le musée est de permettre à un public de non-spécialistes
d'accéder à un savoir élaboré par des spécialistes, à partir de résultats
forcément lacunaires. Pour Jean Davallon, spécialiste de muséologie sous
l'angle de la médiation culturelle, « la particularité d'une exposition
d'archéologie est de mêler intimement les objets et le savoir ; elle se
situe ainsi à l'articulation de l'exposition d'art et de l'exposition
documentaire, avec toutes les variantes possibles de l'une à l'autre[6] ». La question pourrait être
reformulée ainsi : comment rendre vivant, ou tout au moins perceptible ce
qui ne l'est plus, ce qui n'est plus que résiduel, qui ne rentre ni dans la
mémoire collective ni ne s'inscrit a fortiori dans le quotidien ? Comment dépasser l'aspect
ingrat d'un objet archéologique, parfois cassé, tordu empêchant par là même le
visiteur de se projeter et de rêver ? Comment offrir au public une vision
de l'Antiquité abordable, claire, démystifiante, où la lacune est comprise
comme un élément de savoir ? Où le message est aussi de montrer que tout
vestige est digne d'intérêt : du tesson à l'objet trésor telle la patère
en or de Rennes conservée au cabinet des Médailles à Paris ? Quelle va être en fait la traduction
muséographique de ce synopsis, compilation d'un vaste ensemble de
recherches ? « Voir, toucher, comprendre » Selon Jean Davallon, l'exposition est un monde
autonome, intermédiaire entre le monde quotidien et le monde scientifique
(ibidem p. 265). Comme on
ne peut donner à voir que ce que l'on a bien compris, le travail du
conservateur passe par une réappropriation de toutes les données scientifiques,
une intime connaissance de tous les objets, afin d'en dégager ensuite le sens.
Le contenu se doit d'être lumineux. Mais pour traduire ce scénario posé sur
papier dans un espace construit, l'intervention d'un architecte
muséographe est nécessaire afin d'élaborer un travail plus spécialisé sur le
contenant. Dans cette aventure que fut l'exposition Fondations, il ne nous semblait en effet pas concevable de
se passer d'un muséographe. Son rôle, tel qu'il a été défini dès le départ,
était avant tout de servir d'intermédiaire entre le comité scientifique et le
public. Il devait être le traducteur architectural de notre histoire couchée
sur papier. Le choix de l'architecte muséographe fut décisif.
La sélection a été réalisée à l'issue d'un concours réunissant plusieurs
candidats autour du synopsis qui leur avait été transmis. Les retours furent
très différents : les parcours proposés par les différents postulants
révélaient trois approches. Toutes étaient chronologiques, mais les
muséographies reposaient sur un fort parti pris : – classique : les objets sous vitrine
étaient mis en valeur par un éclairage adapté, et un effet de matériau
devait permettre au visiteur une mise en ambiance ; – didactique : le parcours, très structuré,
devait être scandé par des panneaux brefs, qui conduisaient le visiteur tout au
long de son cheminement ; – scénographique, toute la visite étant
construite autour de la métaphore de la stratigraphie[7] et d'une remontée dans le temps. C'est
cette dernière orientation qui l'a emporté à travers le choix du muséographe,
François Payet. Son souhait était de faire évoluer le visiteur dans une
immense stratigraphie, plongeant ainsi le visiteur dans un espace sans repère
spatio-temporel explicite. Il cherchait également à transcrire l'expérience
symbolique de la fouille, en proposant un parcours en hauteur dans
différentes strates. L'exposition se développait ainsi et pour la première fois
sur près de huit mètres de haut, grâce à un système d'échafaudages. Le public,
au fur et à mesure de son ascension, allait découvrir à travers ces
strates les grandes périodes de l'antiquité rennaise. Le parcours
ascendant commence peu avant la conquête de la Gaule en 52 avant J.-C., par
l'évocation du territoire. Les thèmes déclinés au rez-de-chaussée (le
territoire, l'habitat, l'artisanat, les échanges et l'organisation politique)
sont ceux que l'on allait retrouver au premier et au second niveau. Aucune
lumière naturelle ne devait perturber le lieu en donnant un repère qui
saborderait cette plongée dans le temps. L'autre aspect très novateur de
l'exposition était de limiter au maximum l'usage des vitrines, ceci afin
de ne pas perturber la « rencontre » entre le visiteur et l'objet.
Cette approche directe et sensorielle des pièces voulait transmettre le
message que nous étions là en présence d'objets simples, révélateurs du
quotidien des habitants de la ville ou du territoire d'il y a deux mille ans.
L'objet accroché dans le vide, suspendu à cinq, six ou huit mètres de haut,
était mis en valeur par un éclairage et un accrochage étudiés. L'idée n'était
pas tant de faire du spectacle que de livrer le visiteur à un cheminement qui
le conduise à la rencontre d'un monde, où l'émotion n'était pas évacuée. Si le
discours était essentiellement construit autour des collections, il se trouvait
renforcé en mettant sur un même niveau des images de synthèse, des
maquettes, des scénographies (reconstructions ponctuelles de décors ou
d'ambiance), et des audiovisuels. Le visiteur était néanmoins toujours
prévenu qu'il s'agissait là de reconstitutions, sorte de rendus les plus
objectifs possibles de l'état des recherches, mais susceptibles aussi
d'être modifiés dans le temps.
Photo : Musée de Bretagne Derrière ce choix muséographique se cachait de
plus une machinerie lourde. Le montage de l'exposition, entamé en avril,
dura deux mois. Il demanda trente tonnes d'échafaudages, six kilomètres de
tubes, six cent cinquante mètres carrés de toiles peintes. Coût total de
l'opération : plus d'un million de francs à l'époque, près de deux années
de travail pour un millier d'objets présentés. Cette
exposition fut traitée comme un événement : celui qui devait marquer le
passage du deuxième millénaire, d'où le choix d'une muséographie hors du
commun. Mais il me semble aussi que le grand intérêt de cette mise en espace
fut d'avoir porté un autre regard sur l'archéologie en osant une forme nouvelle
de présentation des objets. L'archéologie est souvent perçue par nombre de
visiteurs comme un tas de vieux cailloux ou de ruines qui s'entassent dans une
succession de salles ennuyeuses. Ou pour d'autres – plus effrayant
encore –, elle est un assemblage d'images stéréotypées mêlant dinosaures,
hommes hirsutes, Jules César et mégalithes dans lesquels ils voient bien
souvent des « pierres à sacrifices ». Comment alors se faire
rencontrer deux extrêmes : le scientifique qui se refuse à toute
extrapolation, et l'imagination parfois délirante que porte en lui tout
visiteur friand d'en savoir plus sur le tesson présenté ? C'était un peu la gageure de cette exposition, qui
ne se voulait pas « exposition spectacle » ouverte à une consommation
de masse, mais nous l'avons dit, une réelle rencontre avec le visiteur.
« Voir toucher, comprendre, ces trois modes d'approche doivent pouvoir
dans tous les cas, conduire le visiteur à une réflexion personnelle sur des sujets dont l'importance ou l'intérêt ne
lui étaient pas apparus jusque-là[8]. »
Photo : Musée de Bretagne « Pourquoi le chantier n'est pas
terminé ? » La remarque de ce visiteur, étonné de voir tous
ces échafaudages, peut s'entendre à plusieurs niveaux[9] : le premier qui marque l'incompréhension
de la muséographie, et en ce sens il s'agit d'un raté pour cette
personne ! Le second, plus métaphorique, qui pourrait se traduire
ainsi : rien n'est jamais acquis, trouvé, définitif. Autre bilan, en chiffres cette fois : Fondations aura attiré 13 828 visiteurs en 117
jours, dont 4 083 scolaires[10].
Pendant quatre mois se sont succédé les groupes (public amateur ou éclairé,
scolaires) qui laissent souvent sur le livre d'or leurs remarques où ne
transpire jamais l'indifférence. Certains se posent des questions sur le
décor, mais la majorité apprécie cette balade dans le temps, et accepte avec
bienveillance une chaleur parfois suffocante, un bruit souvent perturbant
d'échafaudages, ou encore des diaporamas récalcitrants. D'aucuns veulent
rentrer immédiatement chez eux et faire des fouilles dans leur jardin
– envie qualifiée d'irrépressible. D'autres encore découvrent l'histoire
de leur ville et de sa création au tout début du premier millénaire.
Globalement les annotations se raccordent assez bien aux trois attitudes des
visiteurs repérées habituellement dans les musées. Je cite : – l'attitude contemplative et passive ; – l'attitude éveillée, interactive,
manuelle ; – l'attitude motivée, exigeante, réfléchie. Il faut noter aussi l'importance des animations
autour de l'exposition : auprès des scolaires évidemment, à partir d'un
livret pédagogique fourni, visites fondées surtout sur le côté ludique,
mais également auprès des visiteurs. Des visites « classiques »
furent proposées ainsi que des visites à thème. La formule particulièrement
réussie fut le « 12-13 heures », rencontre autour d'un thème avec un
des membres du comité scientifique. Quand la parole se joint à l'exposition,
elle confère aux objets un sens supplémentaire. Ce qui est vrai pour toute
autre exposition l'est particulièrement pour le secteur de l'archéologie, car,
par la parole et l'explication, cette matière, par définition décontextualisée
de son monde originel, retrouve son sens. Mais ce constat positif ne doit pas verser dans
l'autosatisfaction : peut-être avons-nous trop joué la métaphore, et
certaines personnes n'ont rien compris au parcours proposé. La lecture pour
d'autres était rendue difficile par un accrochage en hauteur qui ne permettait
pas de s'approcher des objets. Plus inquiétant : certains archéologues,
dont des fouilleurs concernés directement par les sites présentés, ne se sont
pas reconnus, et ont désapprouvé la muséographie. Se sont-ils sentis dépossédés
de leur matière ? Ont-ils trouvé que le musée sombrait dans une
présentation baroque ? Le décalage a porté sans doute sur leur vision des
périodes étudiées et celle proposée par les conservateurs et le muséographe. Le
fouilleur se refuse bien souvent à la reconstitution, comme s'il ne
s'autorisait pas à cet exercice. Pour le conservateur, la proximité du public
l'oblige à la contextualisation, fût-elle jugée trop présente. Ce
constat sur la différence de perception du visiteur m'amène à aborder une autre « exposition », présentée huit mois après Fondations. Février 2001, Uderzo vient présenter à Rennes
son dernier album « Astérix et Latraviata ». Ce n'était pas vraiment
une avant-première, puisque le lancement officiel devait avoir lieu à Paris.
Mais il s'agissait là d'une formidable opération publicitaire, les nouvelles
aventures des deux Gaulois se déroulant à Rennes. L'idée des organisateurs qui
se souvenaient de l'exposition Fondations, fut de profiter de l'occasion pour exposer pendant quatre jours les plus
beaux objets trouvés dans le sous-sol rennais, avec pour objectif tout à fait
anachronique[11] de « créer l'univers d'Astérix et la
réalité de la vie quotidienne en Gaule romaine... [et de nous] guider dans ce
voyage dans le temps de deux millénaires, [par] sept des irréductibles gaulois
du village qui résistent encore et toujours à l'envahisseur [et qui] présentent
chacun un aspect de ce qu'était la vie à cette époque-là » (extrait du
dossier de presse). Le ludique l'emportait évidemment sur le scientifique, mais
en utilisant de vrais objets issus de fouilles récentes. Le public visé fut un
public de masse. Les collections archéologiques ne furent qu'un prétexte pour
présenter les personnages de la célèbre bande dessinée. 7 000 personnes
– sur quatre jours – se sont précipitées pour visiter cet espace, qui
avait bénéficié d'une mise en scène spécifique. 7 000 personnes, soit un
public composé de petits et de grands, de non-spécialistes… mais aussi de
spécialistes ravis de se confronter à Bonnemine qui introduisait le thème de la
cuisine, le Barde celui de la religion, Falbala celui de la toilette, etc.
L'annonce du nombre important de visiteurs a été perçue comme un
« choc » côté musée. Face à un certain sentiment de désillusion,
un élu de la ville de Rennes objecta aimablement : « Ce qui compte
vraiment n'est-il pas que les gens aient vu les collections du Musée de
Bretagne ? » Panem et circenses ! Nous sommes dans un cas de figure où la
« stratégie communicationnelle » (Davallon) d'une ville, alliée à celle
d'une BD célèbre, fut tellement forte qu'elle fit feu de tout bois. L'image
véhiculée, nonobstant les personnages au demeurant fort sympathiques d'Astérix
et d'Obélix n'était pas juste sur un plan purement scientifique. Cette exposition qui a plu n'est pas sans faire se
poser la question du message véhiculé et de la possibilité de
« manipulation » de l'objet muséal, voire du public. Dès lors que
l'histoire n'est plus sûre, l'objet a tendance à se dématérialiser au profit du
sens qu'on lui donne, et qui peut changer. Il n'est plus alors que l'illustration d'une hypothèse plus ou moins scientifique et
curieusement perd de sa matérialité. Il est alors possible d'en faire ce que
l'on souhaite, et d'atteindre le dé-lire (au sens de ne plus pouvoir lire l'objet).
Jusqu'où a-t-on alors le droit d'aller pour combiner espace ludique et
diffusion plus scientifique ? Cette présentation qui fut au demeurant
assez classique, de beaux objets élégamment présentés sous vitrine, plut
immédiatement aux visiteurs car elle toucha à la corde sensible : celle de
l'enfance où le visiteur, replongé dans l'univers onirique de la bande
dessinée, n'a plus aucun recul par rapport à ce qu'il voit. On lui avait créé
en trois dimensions une vision chaleureuse et colorée de sympathiques Gaulois
et de lourdauds Romains, et il fit sienne cette image, qu'au demeurant il
attendait. Quel univers l'imprégnera le plus : celui de Fondations ou celui d'Astérix ? La question ne semble pas déplacée. Par une
démarche – trop ? – scientifique, ne risque-t-on pas de
heurter le visiteur, au sens où l'on bride son imagination ? Le couple
« scientifique-conservateur » devient-il briseur de rêves ? Comme le dit Jean Bernard Roy, conservateur du
Musée de Préhistoire d'Île-de-France, « Comment dépasser cette
contradiction de la perspective d'apprendre en s'amusant, sans renoncer
aucunement aux exigences d'une déontologie. Comment être fidèle à la discipline
archéologique, tout en répondant aux demandes exigeantes du public[12] ? » Il est sans doute révélateur de terminer ces pages
par une série de questions. Une évidence se dégage pourtant à travers la
comparaison de ces deux expositions. L'événement fait venir le public. Les grandes
expositions médiatiques telles que Matisse-Picasso à Paris ou Astérix à Rennes, deviennent de véritables produits de
marketing culturels ou pseudo-culturels. Le thème de l'Antiquité l'est
moins ! L'histoire d'une ville dans l'Antiquité est-elle un sujet qui a la
moindre chance de rivaliser avec ces vastes opérations ? La surmédiatisation
de « l'événement Astérix » couvert par la télévision, la presse
nationale et internationale a eu un impact considérable sur les visiteurs. Si Fondations avait été inaugurée en même temps que l'accueil
d'Uderzo à Rennes, elle aurait pu bénéficier des mêmes retombées
médiatiques ; il aurait été passionnant d'en observer les conséquences
quantitatives et qualitatives. L'exposition aurait sans doute touché un plus
large public, car elle serait devenue un sujet d'actualité, porté, divulgué, validé (ou pas) par les médias. La question n'est peut-être pas tant celle de la
véracité historique face au mythe. Elle n'est peut-être pas non plus celle de
l'équilibre si difficile à tenir entre science dure et restitution
muséographique. Mais plutôt : comment répondre à ce besoin de sensation,
d'attente d'événement, caractéristique d'un large public ? Face à ce public pour lequel la question du
contenu est peut-être moins importante que celle du contenant, pourvu qu'on le
fasse rêver et qu'il se sente justifié dans ce rêve (en l'occurrence par le
biais des médias), peut-on encore exposer l'archéologie, l'ethnologie,
l'histoire… ? Françoise Berretrot NOTES [1] Elsa
Chevalier, Le Musée de Bretagne, un musée face à son histoire, Rennes, PUR, 2001, 340 p. [2] Fondations, Catalogue d'exposition, Rennes, Musée de Bretagne,
2000. [3] Exposition
Astérix. Hôtel de Ville de
Rennes, du 1er au 4 février 2000. [4] Convention
cadre signée en 1996 entre l'État et la ville de Rennes concernant le dépôt des
collections archéologiques au Musée de Bretagne. Ce dépôt, soumis à
conditions, n'est pas systématique. [5] À propos de Vercingétorix, au
livre VII, 75, qui demande « 20 000 hommes à toutes les cités qui
touchent à l'Océan et se nomment armoriques dans leur langue, entre autres les
Coriosolites, Redones, Ambibarii, Caletes, Osismes, Lemovices, Unelles ». [6] Jean Davallon, L'Exposition à
l'œuvre, stratégie de communication et médiation symbolique, Paris, L'Harmattan
communication, 1999, p. 109. [7] Stratigraphie :
superposition des différents terrains (couches d'occupation, remblais…) sur un
site archéologique. [8] Aymard
de Mengin, « La recherche d'une typologie des publics à la cité des
sciences et de l'industrie », in Publics et Musées, nº 3, juin 1993. [9] Remarque
écrite sur le livre d'or de l'exposition Fondations. [10] Fabien
Leroux, Trente ans d'expositions archéologiques au Musée de Bretagne. Le
rôle des expositions, la diffusion archéologique d'un musée municipal à
vocation régionale. Mémoire de
maîtrise d'Histoire, Rennes, 2002, sous la direction de Nicolas Mathieu, 143 p. [11] Exemple
d'anachronisme : Condate, la ville antique, n'existait pas à l'époque
d'Astérix ! [12] Jean Bernard Roy, « Qu'est-ce qu'un musée d'archéologie ? » in Musées et collections publiques de France, nº 227, 2000, p. 47. |
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