AVANT-PROPOS du n° 8

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ATALA
AVANT-PROPOS DU NUMÉRO 8

Lorsqu'il y a deux ans, le comité de rédaction de la revue Atala nous demanda de coordonner une éventuelle livraison consacrée à la Philosophie, nous nous sommes interrogés immédiatement sur la question qui pouvait fédérer une approche cohérente. Il nous a semblé alors que le double problème des objets et de l'actualité de la philosophie pouvait être abordé, comme synthèse destinée à en éclairer le sens.

 

Dans un ouvrage paru en 1990, Philosophie philosophique, Julien Freund résumait ainsi son point de vue sur « l'historique de la philosophie moderne » : « La débilitation de la philosophie moderne ne signifie donc pas le dépérissement de toute philosophie. » Ce jugement sévère laisse songeur : s'il y a « débilité » moderne, est-ce à dire que la philosophie serait susceptible de variations culturelles, d'une manifestation plus ou moins brillante, selon les époques ? Le même auteur, par ailleurs, signale une actualité toujours brûlante de la métaphysique…

Or l'année suivante seulement vit paraître l'ouvrage de Guattari et Deleuze, Qu'est-ce que la Philosophie ?, dont l'approche est très sensiblement différente : contre le chaos de l'opinion, la philosophie doit lutter contre l'indifférenciation liée à l'expression simultanée de toutes les dissemblances. Ainsi l'objet propre de la création philosophique, le concept, peut-il se définir comme une « variation », c'est-à-dire précisément une déterritorialisation maîtrisée des archétypes idéels. Dès lors, l'objet de la philosophie est bien de « faire surgir des événements avec des concepts » ; elle devance donc perpétuellement son actualité !

 

Y a-t-il un « aujourd'hui » de la philosophie, et cette actualité tient-elle à des objets propres ?

 

Dans l'ouvrage que nous avons évoqué plus haut, Freund passe en revue des topoi classiques de la réflexion philosophique : la rationalité scientifique, la foi et la liberté, la technique, mais seulement après avoir refondé la philosophie sur sa propre exigence métaphysique, qu'il assimile à « la liberté des présupposés ». C'est dire qu'un divorce semble s'établir entre les deux membres de la question posée : l'actualité de la philosophie tiendrait plus de son « éternité » métaphysique que des objets divers qu'elle soumet à son analyse. C'est bien la question : le présent de la réflexion philosophique tient-il de la permanence d'un certain mode de questionnement sur tout objet, ou bien est-ce à l'occasion de l'enquête sur tels objets que la philosophie actualise sa pertinence ?

Cette question, nous avons voulu la poser. Et pour cela, formuler un problème en termes normatifs, pour en souligner l'acuité : quel doit être, aujourd'hui, l'objet de la philosophie ?

 

Nous savions bien que, contraints par un impératif si faussement catégorique, nombre des philosophes qui nous répondraient nous renverraient en quelque sorte à nos études : la philosophie ne « doit » en rien choisir un objet plus qu'un autre ; elle n'a pas plus (et même encore moins) à s'en laisser imposer de l'extérieur (la culture, l'histoire, les religions…), ou plutôt, elle reformule tous les objets du monde en objet de réflexion, c'est-à-dire en un moment où l'esprit se fait objet. Cependant, souvent, on interroge les philosophes sur la philosophie… et ils n'aiment guère cela. Qu'est-ce que la philosophie ? Cette question, mille fois posée, ne commande en effet en rien une réponse qui serait un présupposé à la pensée philosophique. « Qu'est-ce que le monde ? » serait bien plus apte à définir la philosophie comme étant un certain type de réponse à cette question. C'est pourquoi, entre cette origine qui s'identifie chaque fois avec sa nécessité propre, et une fin qui consiste à penser la pensée comme être au monde, la philosophie produit des objets plus nécessaires que contingents : ainsi s'entend le « quel doit être ? » ; non pas comme injonction normative, mais comme l'expression d'une nécessité interne.

De même, le bel « aujourd'hui » peut s'entendre autrement qu'en une forme d'actualité contrainte. On ne peut nier que les temps actuels ont toujours intéressé les philosophes, et parmi les plus idéalistes ou métaphysiciens : Platon juge la démocratie athénienne, Kant pense le sens de la Révolution française, Husserl s'interroge sur les causes de la crise des sciences européennes… La philosophie n'est jamais anachronique, ni anhistorique. Cependant, la forme d'actualité de son propos dépasse peut-être le simple intérêt factuel : un « moment » philosophique est à la fois un temps de la culture et de sa réflexion sous forme conceptuelle. Ainsi, « aujourd'hui » n'est pas hier non seulement par son contenu mais encore par sa forme puisque la conscience de l'actualité s'est modifiée entre-temps. Voilà pourquoi la question que nous posons ici cherche également une réponse du côté de la conscience philosophique de ce qu'est aujourd'hui une « présence » de la philosophie.

 

Nécessité interne d'un objet produit comme le corrélat d'une pensée qui se pense, actualité constante et constamment renouvelée d'un propos qui invente les modalités de sa présence, c'était l'horizon de notre questionnement.

Et nous n'avons pas été déçus !

 

D'une certaine façon, les réponses qui nous sont parvenues peuvent se regrouper sous trois formes : il y a d'abord l'approche profondément originale de Pierre Macherey, qui procède à une identification de l'objet à l'objectif ; ensuite, plusieurs contributions insistent sur l'identité propre à la démarche philosophique, à travers toutes les variations d'objets ; enfin, d'autres philosophes ont témoigné de la spécificité d'un objet propre, et comment il éclairait l'idée même de philosophie.

 

Pierre Macherey, en effet, pose frontalement le problème du caractère normatif de la question posée, et définit une actualité post-hégélienne, en termes « d'époque anthropologique » : c'est la synthèse de cette époque qui « doit » être l'objet actuel de la philosophie. Mais cet idéal prend une forme inattendue : selon une « hypothèse », nous serions aujourd'hui les témoins d'une « philosophie de l'ordinaire et du quotidien ». Plusieurs philosophies sont ainsi rapprochées par la même question de la pensée du quotidien, comme dépersonnalisation du sujet contemporain.

 

Christophe Rogue ouvre la question de la pérennité de l'héritage socratique. Comme Merleau-Ponty lors de sa leçon inaugurale au Collège de France, il prend la figure de Socrate comme emblématique des deux « éros » philosophiques : l'un noble, universitaire, l'autre populaire. D'où de multiples attentes, croisées, des réponses philosophiques, parfois contradictoires. Pour notre époque, trois sont retenues : la contestation des discours dominants, l'angoisse liée à la mort des valeurs, le refus du mercantilisme intellectuel.

Albert Wiel n'attache pas à la philosophie un autre objet que la raison, c'est-à-dire ce qui a toujours été le sien, depuis le « logos » socratique, précisément. Encore faut-il que cette « raison » soit investie des forces du monde humain, du temps historique, et de la vie. Le projet philosophique actuel, et perpétuellement actuel, semble donc une conciliation de la double exigence de totalisation du monde (l'horizon d'universalité est indissociable du projet philosophique) et de respect de l'infini de la vie, dont tous les possibles ne cessent d'être actualisés par l'action.

Pour Elen Riot, parodiant tout d'abord le pensum caricatural de la Dissertation, la philosophie doit être mauvaise pour être bonne, et surtout enfin rencontrer le monde, dans son fatras abrupt de misères. C'est une psychopathologie des classes moyennes françaises qui suit, où la télévision prend une place importante, et qui se conclut sur le sens retrouvé du cri philosophique initial : de la justice, sinon rien ! En commençant par celle qu'on se doit à soi-même : le retour à l'exigence de la réflexion critique.

Enfin, cette seconde partie se clôt sur un point de vue universaliste, lui aussi, bien que très différent du précédent : Jean-Jacques Wunenburger plaide pour la pérennité de la philosophie en tant que culture critique propre à fonder une vision universelle des problèmes internationaux, en dépassant ainsi le vieux débat du dépassement des normes par les faits. Dans l'acte philosophique s'opère déjà la transcendance de l'individu en universel, de l'esprit du temps en Esprit, et de ses objets en Monde.

 

La troisième partie est consacrée aux multiples objets actuels de la philosophie, saisis à la fois dans leur dispersion apparente, mais aussi dans les polarités de champs qu'ils dessinent.

C'est d'abord l'art qui retient.

Pierre-Henry Frangne, partant d'une analyse d'une œuvre récente de Boltanski, désigne les principaux visages de l'art plastique contemporain, et montre que c'est précisément l'intériorisation critique et ironique de cet art qui contraint la philosophie à renoncer à tout essentialisme de « l'œuvre d'art », pour se faire à nouveau attentive à la liberté créatrice, déployant toujours au-delà des prévisions un possible qui nous renseigne sur les formes de la liberté.

Luc Vigier voit la philosophie depuis la Littérature, et cette distance est constitutive d'un sens propre. à partir de Hugo et de son écriture de l'émotion comme motion de la pensée métaphysique, il montre que l'écrivain pense le corps comme une naissance de l'univers qui pense, en associant métaphysique et cosmologie romantique. L'être incarné, par lui-même, questionne l'infini (Dieu) : c'est une véritable philosophie naturelle que, sans la penser comme telle, produit la richesse du verbe hugolien. Et finalement, c'est l'impensé obscur de l'âme qui est la condition des lumières de l'esprit.

Ensuite, les sciences se manifestent comme objet actuel de l'interrogation philosophique.

Philippe Lacour réfléchit sur l'approche que le philosophe Gilles-Gaston Granger a opérée vis-à-vis des sciences humaines. Il s'agit de mettre en évidence la dimension pratique de l'interprétation dans les sciences de l'homme : ainsi la science est action, et cette nature en fait un objet particulier pour la philosophie ; elle rencontre non une théorie, mais un « se faire théorie » qui entre dès lors dans un dialogue nécessairement fécond avec le concept à l'œuvre dans la réflexion philosophique.

Soazig Le Bihan nous entraîne ensuite dans le monde quantique. Sans entrer dans les détails de sa présentation, on insistera sur ce que l'idée d'interprétation y intervient également. En effet, par exemple, les relations de Heisenberg renouvellent considérablement la problématique de la mesure, non pas qu'elles l'interdisent, mais parce qu'elles contraignent à la re-formaliser. La philosophie de la Physique exige aujourd'hui de consommer définitivement la rupture avec le positivisme logique : se trouve posée la question de l'indéterminisme.

Enfin, c'est le monde social qui offre à la philosophie un objet non seulement d'interrogation mais aussi de dialogue.

Tout d'abord, Jacqueline Lagrée témoigne de son expérience de philosophe « hors les murs », en l'occurrence ceux de l'université, et cette expérience ne semble pas coïncider avec la caricature qu'en donnent certains philosophes médiatiques. Au plus près de la demande exprimée par la société, on note des écueils possibles mais aussi des objectifs certains : le refus de l'élitisme du « savoir », le partage du courage de vivre (c'est-à-dire la pensée rationnelle elle-même), le retour au privilège socratique de l'oralité.

C'est à un phénomène à la fois social et politique que Jérôme Porée s'adresse, et dans une relative intemporalité. C'est que la violence n'est pas seulement un accident social : dès l'origine, c'est en même temps que la raison s'oppose à elle, mais aussi qu'elle l'utilise dans la fondation de l'état en particulier. L'horizon de l'universel, inséparable de la visée rationnelle, doit-il s'accompagner d'une médiation symbolique propre à unir les hommes et non à les maintenir dans un ordre mortifère ?

En un important et remarquable travail final, Alice Le Goff entreprend l'analyse critique des présupposés liés à une nouvelle école de philosophie politique anglo-saxonne : le républicanisme, évoqué en particulier par les travaux de Quentin Skinner. Cette école reprend les données d'une tradition républicaine, qui concilierait état et idéal démocratique de non-domination. Mais Alice Le Goff s'interroge sur la possibilité, ici, d'une illusion : n'y a-t-il pas ici dissolution du concept politique de démocratie dans la notion assez flottante de consensus ?

Plus largement, doit-on déterminer un objet particulier propre à la philosophie politique ?

On le voit, ces approches diffèrent non seulement par leur approche de la philosophie, mais encore par leur démarche même. Nous voyons ainsi se refermer le cercle herméneutique propre à l'interprétation de la philosophie elle-même : se faisant son objet, elle participe encore à son renouvellement. De façon générale, même dans la contestation de la valeur de l'actualité et/ou de la pertinence d'objets spécifiques, nous pouvons encore lire des lignes de convergences dans les thèses soutenues : partout l'exigence affleure d'une pensée qui refuse l'extériorité de son objet, et, dans le même geste, l'anachronie de son propos.

Mais, après tout, dissous les rêves d'une totalisation possible du savoir, ne reste-t-il pas encore, à travers la multiplicité des objets effectifs de la réflexion philosophique, comme la rumination de l'idée de cette totalité chimérique ? Ou bien, voilà : l'affirmation d'une actualité diverse, sans remords.

 

Jean-Pierre Bourdon et Denis-M. Kermen

 

Jean-Pierre Bourdon et Denis-M. Kermen sont professeurs de philosophie au lycée Chateaubriand de Rennes.


 
 

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