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ATALA Le livre a déjà été et ne cesse pas d'être l'objet de nombreuses études visant à retracer l'histoire de son développement et de sa diffusion, en tant que réceptacle de nos connaissances, source de la lecture, objet d'un marché, ouvrage d'art. Lorsqu'il a été retenu comme thème du numéro 7 d'Atala, nous nous sommes alors interrogés sur la nécessité de reproduire ce genre d'études, quand déjà tant de livres, et d'articles, peuvent combler la curiosité des lecteurs.
Depuis la fin du siècle dernier, les nouvelles technologies nous mettent face à la nécessité de dissocier le texte de son support traditionnel, le livre. Ce texte auquel nous n'avons plus accès, parfois, que sur nos écrans d'ordinateur. Cependant, le livre demeure indiscutablement présent dans nos vies, et comme fondamentalement inscrit dans la gestuelle de nos corps : des siècles, avec tous les changements qu'ils ont apportés à notre quotidien, séparent Marie-Madeleine lisant, peinte par Roger Van der Weyden aux alentours de 1435, de cette jeune femme observée un jour de fin 2003, dans le métro. Combien pourtant elles se ressemblent toutes deux, combien le temps et la modernité n'ont pas eu de prise sur cela, la façon de tenir le livre, la position du corps face au livre ! Celui que tient Marie-Madeleine, dont la reliure est protégée par un tissu, est ouvert à 45º, de sorte que le dos n'en soit pas cassé. Sa main gauche tient fermement, mais délicatement, les pages déjà lues, tandis que les doigts de l'autre main sont prêts à tourner la prochaine page. Sa tête est inclinée en avant, légèrement de biais, les paupières baissées contraignant le regard à ne plus voir que le livre. Le visage est plein de concentration, de recueillement. La jeune femme, dans le métro, ne se tenait pas autrement, ni ne tenait son livre différemment — couvert seulement de papier au lieu de tissu. Cette ressemblance était-elle fortuite ou était-ce au contraire la preuve que le livre ne peut être réduit uniquement à un support parmi d'autres du texte : que le geste de tenir un livre est acquis à notre corps comme celui de tenir une cuillère ; que le livre a été fait pour et par rapport à la forme de nos mains, qu'il en est un prolongement au même titre que les outils créés pour en améliorer les possibilités ? Et une telle ressemblance pouvait-elle nous permettre de conclure que notre façon d'appréhender le livre demeure la même qu'il y a presque six siècles, qu'il n'y a eu aucun changement de notre attitude face au livre, uniquement des ajustements ? Quelque conclusion ou hypothèse qu'on puisse tirer de cette ressemblance, il y avait en tout cas en elle un point de départ possible pour un nouveau recueil d'articles sur le livre, dans cette contradiction qu'elle faisait apparaître avec force entre la révolution annoncée depuis plusieurs années maintenant, celle de la fin du livre, et la permanence remarquable de ce dernier dans nos vies. Nous avons en effet voulu savoir où en était, dès lors, cette révolution, en demandant à des personnes qui vivent ou travaillent avec le livre — sans plus de précisions, sans orienter par avance leur réflexion — ce qu'il représente pour elles. Conscients que nous ne pourrions parvenir à une liste exhaustive des représentations du livre aujourd'hui, nous avons aussitôt souhaité produire une série d'instantanés, en les présentant à la façon d'un dictionnaire, avec une entrée par acte considéré. Ce mode de présentation nous permet, au finale, de mettre en valeur la récurrence d'un autre aspect du livre, aspect souligné de longue date : sa participation à nombre de domaines d'activité de l'homme, son inscription dans une pluralité de mondes. L'étude de l'apparition du livre imprimé, né en Occident vers 1450, exige parallèlement, de ses historiens1, l'étude de l'apparition du papier, des développements technologiques, de la naissance d'un marché, de la constitution d'un univers professionnel et social, d'une multiplication des échanges culturels. Penser le livre, c'est en effet dérouler un enchevêtrement d'actions nécessaires à sa création d'abord, à sa diffusion ensuite, actions qui sont autant de métiers possibles, dont nous connaissons parfois si peu les tenants et les aboutissants : « J'ai insisté sur la présentation matérielle qui a pour un livre une importance que le lecteur-consommateur ne perçoit plus, tant le livre résorbe ses origines », écrit Bernard Auzanneau. Nous sommes en effet plus nombreux à lire qu'à produire des livres, à « savoir lire » qu'à « savoir faire » un livre. L'ensemble d'articles réunis dans ce numéro d'Atala présente donc quelques-uns des mondes du livre, chacun identifié par une action : écrire (Michèle Gazier, Xavier-Laurent Petit, Nicolas Deleau), éditer (Yves Prié, Emmanuel Buron), concevoir (Bernard Auzanneau avec Yves Avril et Dominique Goust, Charlotte Gould, Marc Vernier), collectionner (Louis Gruel), rassembler (Jos Pennec), cataloguer (Marcelle Beaudiquez), numériser (Jacques André), vendre (Christian Aumaître, Isabelle Tréhorel et Hervé Guillerme), servir (Dominique Évanno, Claire Aubert), enquêter (Pierre Périer) et enfin lire (Alain Le Flohic, Marc Roger, Damien Belvèze)… Ces articles nous montrent précisément combien cette diversité des actions par et pour le livre a encore cours, à une époque où l'on parle plutôt de lui comme déjà mort ou, plus souvent, en tant que marchandise, produit contrôlé par les règles du marché global. Si ces deux aspects du livre sont ensemble vrais, c'est parce qu'outre le fait qu'il est une marchandise, le livre demeure pour nous le signe matériel, donc visible, et palpable, d'un temps dont nous disposerions encore à notre guise. Dans son Éloge de la lenteur, court texte non publié qu'il aime à distribuer, Jean-François Manier (Cheyne Éditeur) revendique un autre temps pour le livre : « Un temps pour l'écrivain face à son œuvre, pour l'artisan face aux papiers, aux encres, un temps aussi pour le bibliothécaire en ses choix, le libraire en son commerce comme le lecteur en son plaisir. » Il s'agit en effet de souhaiter au plus haut point que nous ayons la possibilité, dans nos vies accaparées par le système de production que nous entretenons et qui nous tient, de nous laisser aller à ce temps — et que nous acceptions, dans le tourbillon de nos journées, de nous soumettre à la lenteur qui le caractérise. Ce temps est en effet lié au livre et induit par lui, par sa seule présence physique en tant que livre ; il est à la fois réclamé et imposé par lui. On retiendra en guise de preuve la manière dont il finit par soumettre les nouvelles technologies à son propre rythme : « Lorsque l'on numérise un livre ancien, il se passe aussi des phénomènes qui vont à leur tour réduire la qualité de l'image […]. Un livre ancien est d'abord très fragile et sensible à la lumière et aux manipulations, il faut donc un scanneur qui limite les temps d'exposition et la manipulation physique de l'ouvrage. Par ailleurs, le papier est souvent non lisse et l'encre peut avoir « foulé » […] ; le papier est mince et on peut voir sur un recto apparaître par transparence des lignes au verso ; le papier est friable et des trous peuvent montrer des mots de la page dessous ; le papier peut se tacher et des traces de doigts (notamment) peuvent apparaître ; la courbure de la reliure peut déformer les lignes du texte côté blanc de couture, etc. » (Jacques André). On retiendra aussi Montaigne, cité par Louis Gruel comme exemple d'un type de collectionneur de livres qui existe encore : « Je me repose et séjourne en cette considération, qu'ils sont à mon costé pour me donner du plaisir à mon heure. » Il y a là bien sûr l'idée d'un livre dernier recours, havre de paix, sauveur de l'ennui causé par la vie sociale ; mais aussi d'un livre qui est l'image devant nos yeux, et à disposition, d'un autre temps, plus en accord avec les mouvements de notre âme. Le livre est, par suite et par ailleurs, un objet qu'il nous est possible, sans limite, de faire nôtre, de nous approprier. Ses conditions d'utilisation ne sont pas prédéfinies, et il n'appartient pas, en soi, à un groupe social, à un secteur d'activité en particulier. Nos auteurs le prouvent : du bac G2 (Marc Roger) à la thèse (Charlotte Gould), le livre est cependant toujours là. Il est là pour chacun selon ses besoins, et son plaisir, au point que l'on pourrait aller jusqu'à le penser comme le passeur de nos vies, le lieu de leur accomplissement ou, plus humblement, l'objet qui suscite et permet tout à la fois la réalisation concrète de nos pensées et de nos convictions : « Je me suis rendu compte que la lecture n'a jamais vraiment éveillé en moi des émotions ou des sentiments que je n'avais pas, ni aucune réaction découlant de ceux-ci, que j'aurais pu ignorer sans ces lectures. Mais la lecture les a précipités, elle les a développés plus rapidement : je savais quelle émotion, mouvement, sentiment j'étais en train d'éprouver, je savais comment il allait se développer, et même si je laissais faire la nature, je trouvais un chemin bien dégagé que je parcourais beaucoup plus vite », nous dit Leopardi2. Et le lecteur alors finit par « [se taire] et [contempler] au-delà du cercle de livres une troupe d'enfants jouant au polo sous les remparts grandissants d'Andalousie » (Damien Belvèze) ; et l'écrivain, réfléchissant sur l'écriture de ses livres, en vient à formuler « les tâtonnements […] d'une praxis et d'un credo » (Nicolas Deleau). Au bout du compte, chaque fois que l'on parle du livre et de livres, on parle de soi : nos auteurs ici nous mènent à eux plus souvent qu'à l'essence du livre, qu'à la compréhension séparée, objectivable, des conditions de son existence dans nos vies. C'est que cette signification semble être nos vies mêmes ; et le bibliophile qui « [associe les livres] à son identité, leur accorde une place de choix dans son univers mental, son agenda, son espace domestique » (Louis Gruel) n'apparaît différent de la foule des proches du livre que dans la mesure où, en lui, s'approprier le livre va jusqu'à l'obsession. Mais dans le cas du bibliophile, encore une fois le livre est le fixateur et le révélateur de quelque chose qui le précède, sa propre biographie. De sorte que les mondes du livre ne seraient que nos vies, au moins : toujours le reflet de nos vies. Françoise Guerchais et Laurence Le Bras Françoise Guerchais est documentaliste au lycée Chateaubriand. Laurence Le Bras, ancienne élève du lycée Chateaubriand, est conservateur à la Bibliothèque nationale de France. |
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