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ATALA Nous avons voulu, dans ce sixième numéro d'Atala, nous interroger sur les rapports qu'en ce début
du XXle siècle, nous entretenons avec l'Antiquité et les textes des
Anciens, car ils semblent non seulement ne plus aller de soi, mais encore être
devenus problématiques, en tout cas à interroger. En effet, aujourd'hui, lire
les auteurs anciens et/ou consacrer son activité professionnelle à les
faire aimer, s'intéresser à l'Antiquité et en faire son champ de
recherche, apparaissent souvent comme des activités incongrues en ces temps
voués à la « modernité ». Sensibles à l'air du temps, les élèves des
lycées ont, dans la dernière décennie, massivement déserté les cours de latin
et de grec. Les questions au programme d'histoire en seconde – Le citoyen
athénien au Ve siècle avant J.-C. et La naissance et la diffusion du
christianisme – rencontrent la même réticence, exprimée souvent sous la
forme d'un « À quoi ça sert ? » Pour ces élèves et leurs
parents, la « préparation à la vie active » et à « l'université
du IIIe millénaire » a partie liée avec la
« rentabilité » et, hors l'immédiateté, il n'y a point de salut…
Vinciane Pirenne-Delforge présente parfaitement cette situation dans
l'avant-propos de son article Les Grecs, leurs dieux et ceux des
autres : réflexions pour aujourd'hui sur une religion d'hier. Mais
il ne s'agit pas pour nous de regretter un « bon vieux temps »
mythique[1] ou de nous affliger, sur le mode
atrabilaire, de l'évolution de la société. Nous avons parfaitement conscience
de ne plus être en empathie avec le monde antique – tant païen que
chrétien d'ailleurs – comme le montre Odette Touchefeu dans son article Images
de l'Antiquité : quels regards ? à propos de la lecture des images venues de l'Antiquité, qui nécessitent un
apprentissage pour que nous les comprenions de nos jours. Sans doute n'avons-nous pas
appris, comme Montaigne, le latin dans nos premières années, et ne pouvons-nous
pas dire, comme Rousseau : « À six ans, Plutarque me tomba entre les
mains, à huit, je le savais par cœur. » Mais surtout, nous savons que la
distance qui nous sépare aujourd'hui des Anciens n'est pas seulement temporelle
mais qu'elle est fondée sur une altérité foncière, dont Pierre Brulé analyse
quelques traits constitutifs dans son article Beau comme l'Antique ! C'est pourquoi nous avons intitulé ce numéro
Approcher l'Antiquité aujourd'hui, conscients que la réalité antique est difficile à appréhender et qu'il ne
saurait y avoir sur elle, comme sur tout objet scientifique, de savoir
définitif, ce qui autorise nos auteurs à emprunter différents chemins, nourris
de tous les apports des sciences humaines modernes, pour y accéder. Mais en
même temps, ce titre affirme notre conviction que les Anciens ne sont pas voués
au tombeau, fût-il appelé mémorial, et qu'ils peuvent, et à notre sens doivent,
être partie prenante dans l'élaboration d'un humanisme moderne, ce qui pose le
problème de leur transmission. Lointaine Antiquité ? La
tradition humaniste voulait que nous fussions, en ligne directe, les héritiers
des Anciens. Il s'agissait donc de transmettre un patrimoine, qu'il fût nommé
gréco-romain ou judéo-chrétien, constitué essentiellement de textes. En vanter
la richesse et la beauté allait de soi : Homère avait été, au VIIIe
siècle avant notre ère, le fondateur de la littérature (occidentale,
précisait-on parfois simplement) qui, d'emblée, avait produit deux
chefs-d'œuvre, L'Iliade et L'Odyssée. Au Ve siècle, Athènes avait fait
naître, et porté à la perfection, la tragédie, à travers Eschyle, Sophocle et
Euripide qui allaient nourrir notre théâtre classique. Chacun savait que la
philosophie était née dans le monde grec et avait eu, au IVe siècle,
deux penseurs majeurs, Platon et Aristote, ou que la démocratie était une
création athénienne… Et combien d'adultes ont gardé de leurs souvenirs
d'écoliers qu'à la Renaissance on « redécouvrit » l'Antiquité et les
Anciens et qu'alors refleurirent tous les arts, parce qu'on les copia ! De
même l'Histoire, qu'elle fût grecque ou romaine, était essentiellement une
réserve d'exempla : les
grands hommes, auteurs de grandes actions, y étaient exaltés. On sait quelles
références y puisèrent, au XVIIIe siècle, aussi bien l'abbé Lhomond,
l'auteur du fameux De viris illustribus urbis Romae, traduit par tant de générations de latinistes,
que les orateurs révolutionnaires. On pourrait multiplier à l'envi les exemples
de cette vision des Anciens comme « admirables ». Les découvertes de
Pompéi et d'Herculanum, l'essor de l'archéologie, ne firent paradoxalement que
la figer davantage, enrépandant de surcroît quelques images convenues
supplémentaires, comme celle des temples de marbre blanc couvrant l'espace
méditerranéen avec leurs trois ordres, ou toutes celles, assez unanimement
partagées encore et relevant toujours de l'idéalisation, dont se moque Pierre
Brulé dans le dialogue fictif qui ouvre son article Beau comme
l'Antique ! Or, cette « idyllique perception
commune », cette « imagerie collective » comme dit Pierre Brulé,
nous ne pouvons plus y croire, du fait de la multiplication des documents dont
nous disposons à l'heure actuelle, de l'extraordinaire fécondité des travaux
s'appuyant sur l'anthropologie sociale, nourris des nouvelles questions que
« les évolutions nouvelles de nos sociétés » nous amènent à « poser
à cet autrefois-là ». Et pourtant, elles continuent à parasiter notre
vision de l'Antiquité, et surtout il arrive qu'elles soient un frein puissant à
l'avancée du savoir la concernant. Pierre Brulé analyse à travers bien des
exemples les tabous qu'elles avaient fait naître et qu'il a fallu lever pour
arriver enfin à lire ou à comprendre ce que les textes disaient. Il est vrai
qu'ainsi la société grecque de l'Antiquité nous apparaît comme bien moins
(faussement) familière, mais aussi que nous la comprenons sans doute mieux, au
prix d'un effort permanent d'adaptation. Nous mesurons la difficulté de la tâche auprès du
grand public, et sans doute des jeunes élèves, à la lecture de l'article de
Françoise Berretrot intitulé Rennes dans l'Antiquité au musée. L'exposition scientifique « Fondations,
Rennes et le Pays de Rennes dans l'Antiquité » au Musée de Bretagne qui
présentait les résultats des fouilles récentes menées au cœur de la ville de
Rennes, à travers une scénographie à la fois originale et didactique, reflétait
la volonté des conservateurs d'impliquer le visiteur dans les découvertes. L'un
de ses objectifs était aussi de « casser les mythes » sur « nos
ancêtres les Gaulois » dans la région. Or, elle a reçu un public bien
moins nombreux qu'une manifestation délibérément ludique de cinq jours, huit
mois plus tard, utilisant en partie les mêmes objets mais véhiculant une vision
mythique, l'exposition « Astérix » à l'Hôtel de Ville de Rennes. Luciano
Canfora, dans son article intitulé Comment on est lié par les archétypes propose une approche un peu différente du même
problème. Certes, pour lui aussi, il s'agit d'être conscient de la distance qui
nous sépare des Anciens, de récuser une vision de l'histoire comme éternel
recommencement nous permettant de « traiter les Anciens et leurs pensées
comme faisant partie de notre époque », mais il montre également comment
les ruptures dans la pensée, dans des domaines aussi variés que la politique,
la conception de l'évolution historique, la rhétorique, dès l'Antiquité
d'ailleurs, et jusqu'à nos jours, se sont produites grâce à la connaissance des Anciens, contre
eux et avec eux donc. Ainsi Hobbes, au XVIIe siècle, fait
« exploser » le discours politique des Anciens et « en
manipulant les mots des auteurs classiques, fonde les sciences politiques
modernes ». De même, nous ne pouvons nous reconnaître dans la démocratie
athénienne, fondée sur l'exclusion sociale, mais nous sommes conscients que ce
modèle a alimenté la pensée politique des modernes. Deux exemples parmi d'autres
de « l'ambiguïté et en même temps de la fécondité que représente la façon
dont les archétypes nous lient », de la manière aussi « dont on peut
et dont sans doute on doit à la fois s'en affranchir et les comprendre dans
leur historicité spécifique ». Vers un nouvel humanisme Un présent questionnéDu passé, nous savons qu'on ne fait pas table
rase. Luciano Canfora nous a fait comprendre que s'y intéresser, loin de
relever de l'obscurantisme, pouvait être fécond ; Lucien Jerphagnon, avec
allégresse, dans son article intitulé D'un espace-temps à tous les autres, célèbre lui aussi le bénéfice qu'apporte le
contact avec le passé, et chante le bonheur que nous éprouvons à nous déplacer
dans le temps autant que dans l'espace, deux choses que connaissaient aussi
parfaitement les Anciens. Mais il insiste surtout sur la nécessité d'avoir de
l'Antiquité une approche historique, loin donc des clichés ou de l'admiration
obligée : elle est multiple, aussi bien par les siècles que par l'aire
géographique qu'elle recouvre. La première tâche qui nous incombe est peut-être
alors de ne « mêler ni […] confondre ces “Antiquités”-là, mais [de nous]
attacher à la spécificité de chaque espace-temps révolu » afin de nous
approprier leur « infinie diversité, temporelle et spatiale ».
Peut-être pourrons-nous ainsi être des hommes cultivés, c'est-à-dire des hommes
riches de ce que Lucien Jerphagnon appelle le « cosmopolitisme
intellectuel », susceptible d'intensifier notre présence au monde et que
vantaient déjà les Stoïciens. L'un des bénéfices de cette approche historique,
fondée sur la conscience de la distance et de la différence, qui consiste à
nous mettre en face de l'Antiquité comme en face d'un « espace-temps
révolu » et non à nous en faire les héritiers, est la confrontation des
pratiques ou plus exactement la possibilité d'interroger l'autre qu'est l'homme
de l'Antiquité à travers nos propres questionnements. Le
caractère fructueux de cette attitude apparaît dans deux articles. Vinciane
Pirenne‑Delforge interroge le système religieux des Grecs et des Romains
en tant que « système d'une grande cohérence et d'une grande étrangeté dont la valeur ne tient pas
seulement […] à la notion floue d'héritage. mais bien à son humanité » et
son article, Les Grecs, leurs dieux et ceux des autres, insiste sur les résonances en nous, aujourd'hui,
des interrogations que suscitent deux auteurs grecs, Hésiode et Hérodote,
interrogations foncièrement humaines à ses yeux et qui, par là, suffisent à
justifier leur lecture. « Intensifier [notre] présence au monde »,
écrivait L. Jerphagnon. Dans la même perspective, l'article de Nicole
Belayche : L'Histoire des religions du monde romain ou une manière de faire de l'histoire… contemporaine instaure une sorte de mouvement dialectique entre
l'Antiquité et nous. Elle y montre en effet comment l'affirmation des identités
religieuses et des traditions nationales n'interdisait nullement l'intégration
culturelle des non-Romains de naissance à l'État romain, et plus
particulièrement à l'Empire. Pour ce faire, elle s'appuie sur de multiples
exemples, entre autres celui du judaïsme palestinien d'époque impériale, dont
le rapport religieux à l'espace coexiste en une constante adaptation, sans
reniement, avec les délimitations administratives romaines. En retour, se
trouvent peut-être éclairés les débats d'aujourd'hui sur l'intégration :
que valent « les positions d'exclusion que certains discours actuels
présentent comme la condition de la préservation des identités » ? Et
sont-ce alors les revendications identitaires ou « les prétentions à
l'universalisme » (qu'affirma le christianisme naissant) qui sont
« génératrices d'exclusion » ? Questions brûlantes en effet. C'est une démarche du même type que propose
l'article de Paolo Scarpi, Polythéisme et « globalisation » :
l'anomalie de la religion grecque antique face au monde contemporain. Son constat de départ – la globalisation
des marchés élimine, par souci du profit maximal, les différences dans ce qui
est produit – et sa connaissance de l'Antiquité l'amènent à reconnaître
l'anomalie qu'a constituée la parenthèse grecque de quelques siècles avec son
polythéisme face à ce qu'il appelle « le processus d'homogénéisation que
l'universalisme politico-religieux des royaumes orientaux d'abord, d'Alexandre,
de ses successeurs, de Rome et du christianisme ensuite portait inévitablement
en lui ». Si l'histoire de l'anomalie grecque est donc celle d'une
« faillite », nous pouvons nous demander avec lui si
« aujourd'hui, nous réussirons jamais à nous opposer à la disparition des
identités et des spécificités culturelles que la globalisation veut nous
imposer ». Une archéologie du savoirToutefois,
que nous le voulions ou non, nous sommes largement tributaires d'une foule de
données issues de l'antiquité gréco-romaine ou judéo-chrétienne. Si, comme le soulignait
V. Pirenne-Delforge, « les références […] qui sont à l'œuvre dans ces
cultures nous sont largement étrangères, une fois mises de côté les images
reçues et compassées […] », il n'en reste pas moins vrai que certaines de
nos pratiques ou coutumes prennent un sens nouveau ou sont mieux informées
si elles sont éclairées par une étude de ce qui les a produites ou de leur
histoire. C'est en ce sens que deux articles revisitent, pour en retrouver la
signification, le « Notre Père », et le tabou qui, longtemps,
pesa sur le mariage entre cousins germains. Christian Boudignon, dans La Terre et le pain.
Une ancienne lecture « matérialiste » du « Notre Père », s'interroge sur l'un des premiers commentaires
auxquels la prière donna lieu, celui d'Origène au IIIe siècle après
J.-C., et par une lecture méthodique du premier comme de la seconde, il conclut
que la volonté d'Origène de spiritualiser la prière s'explique par
l'interprétation littérale et matérialiste qu'en faisait « toute une
partie de la communauté chrétienne de la fin du IIe siècle et du
début du IIIe siècle » et qui « recouvre probablement des
attentes eschatologiques propres au judaïsme hellénistique dont s'est détaché
le christianisme au IIe siècle ». Ainsi, la prière des
Chrétiens est-elle sans doute à l'origine une prière judaïsante, se détachant
de son origine par le travail de commentaire des « penseurs »
chrétiens, et c'est ce qui peut éclairer la logique d'une composition que l'on
a du mal à comprendre. Dominique Martinetti-Lhuillier, en écrivant Cousin,
cousine : le juge et l'évêque… cherche, elle aussi, à « élucider les ombres de ce qui est trop connu
et par là-même méconnu […], retrouver le sens des textes anciens transmis par
une longue tradition » comme le dit C. Boudignon. Elle mène une
véritable « enquête dans le droit romain et la patristique » pour
reconstituer la loi sur le mariage entre cousins germains, édictée par Théodose
Ier dit « le Grand » et Ambroise, à la fin du IVe
siècle et pour en expliquer les raisons, fort politiques chez tous deux
– bien que pour des raisons différentes. Et pourtant l'Église l'imposa et
le tabou pesa longtemps sur les mentalités. Dans un tout autre ordre d'idées, Serge Meitinger
(Cratylus redivivus…) nous montre
la résurgence régulière, « de Fronton à Ponge, en passant par l'humanisme
italien, Vico, un large pan du romantisme et même Proust », de la
problématique en œuvre dans le Cratyle de Platon. Son article souligne comment la poétique moderne, telle qu'elle
s'exprime, par exemple, dans la correspondance entre Jean Paulhan et Francis
Ponge, continue le questionnement de Socrate à Cratyle sur l'adéquation entre
les mots et ce qu'ils nomment, au-delà de l'analyse philosophique du langage. Comment transmettre l'Antiquité et les textes
anciens ? C'est assurément d'abord vers les élèves des
collèges et des lycées que nous devons faire porter notre effort et Anabelle
Blache, jeune professeur de Lettres classiques qui enseigne dans un collège en
Réseau d'Éducation Prioritaire (REP), nous en fait saisir, dans son article Énée
au pays des Ch'tis…, toute la
difficulté. Dans cette tâche, les Instructions officielles
récentes constituent une aide précieuse. Odette Touchefeu-Meynier nous rappelle dans son
article Images de l'Antiquité : quels regards ? qu'en effet, la « lecture » de l'image
a désormais sa place dans les pratiques pédagogiques, et que ces Instructions
en précisent les objectifs et les modalités, notamment « la comparaison
entre texte et image ». Pour autant, la tâche n'en est pas toujours plus
facile. et souvent les images sont accompagnées de légendes ou d'explications
divergentes : elle analyse, à travers plusieurs exemples, les erreurs
d'interprétation et leurs raisons, mais explique aussi comment travaillent les
chercheurs aujourd'hui, et surtout entend poser des « jalons pour une
épistémologie de la lecture d'image ». On ne mesure pas bien encore l'impact d'une
innovation introduite par les Instructions officielles de 1996, concernant la
classe de sixième, lorsqu'elles ont inscrit au programme des cours de français
l'étude de quatre textes, dits fondateurs : L'Odyssée d'Homère, L'Énéide de Virgile, les Métamorphoses d'Ovide et la Bible. Geneviève Bodet et Pierre
Campion, dans leur article Enseigner les textes de l'Antiquité. La notion de
texte fondateur en sixième en
rappellent la visée : procurer à tous les élèves du collège unique l'accès
à des « sources culturelles majeures » susceptibles de faire partager
des « références communes ». En s'attachant plus particulièrement au
cas de la Bible, les auteurs s'interrogent sur les conditions pratiques de cet
enseignement mais surtout sur la place et le sens qu'il peut prendre dans la
formation du jeune citoyen et de l'homme. Nous n'avons pas voulu oublier les lecteurs
adultes, ceux qui ont connu les joies des versions latines, des
« préparations » cicéroniennes ou virgiliennes et qui se rappellent
avec émotion les vignettes et les traductions toutes faites de l'ancien
Gaffiot. Ils pourront retrouver leurs auteurs favoris avec l'aide d'un tout
nouvel instrument : Le Grand Gaffiot : dictionnaire latin-français, nouvelle version revue et augmentée, sous la
direction de Pierre Flobert, Hachette, 2000. Pour tous les aficionados, P. Flobert retrace, ici, l'histoire du Gaffiot,
dans son article : La Lexicographie latine en France. Avant et après
Félix Gaffiot. Plaisir de la recherche : la passion de
l'Antiquité Comment mieux manifester la fécondité de
l'Antiquité jusqu'à aujourd'hui, qu'en proposant à nos lecteurs une présentation
des travaux de deux jeunes chercheurs, Laurent Piolot et Béatrice Duval ?
Le premier, déjà docteur, est historien de formation, la seconde, doctorante,
est agrégée de Lettres classiques. Tous deux portent sur l'Antiquité un regard
neuf, qu'illustrent leurs articles. L. Piolot, dans son article Mystères à
Andanie : une pierre dans le jardin de Pausanias, réexamine ce que l'on tenait pour acquis à la
lumière de ce qu'avait écrit Pausanias dans le livre IV de sa Périégèse : les Messéniens formaient une communauté de
culte, unie dans la célébration des Mystères des Grandes Déesses à Andanie. Les
contradictions entre ce texte et les inscriptions sur des pierres mises au jour
en 1858 paraissaient secondaires et même, au prix de « quelques accommodements »,
validaient le récit de Pausanias. Pour L. Piolot, cela « procède
largement d'une conception de l'histoire de la Grèce qui tend à privilégier
l'époque classique, voire archaïque, au détriment des époques “basses” que
constituent les époques hellénistique et impériale ». Or, le travail
historiographique, précise-t-il, est aussi de « bien comprendre les
logiques à l'œuvre dans l'interprétation du passé selon les époques, les lieux,
les écoles de pensée, etc. » Il reconsidère ainsi le témoignage de
Pausanias et propose, au-delà des lectures déjà faites, une approche nouvelle
de la fête et de la nature de la « communauté messénienne ». B. Duval souligne elle-même le caractère
paradoxal de son projet de recherche au début de son article proposant des
itinéraires pour un voyage olfactif en pays grec. En effet, les odeurs de la Grèce ancienne
n'existent plus. Par contre, nous avons les mots avec lesquels les Grecs en
parlent et ces mots disent comment ils se représentaient les choses. Si l'objet
même de la recherche de B. Duval est original, les
« itinéraires » qu'elle emprunte pour faire ce « voyage olfactif
en pays grec », à travers le cas d'école du fromage, ne sont pas moins
nouveaux. Car il s'agit pour elle de « dégager les carrefours, les
bifurcations, les circuits parallèles, les voies laissées sans issues, enfin
les terra incognita dans les espaces
mentaux des
Grecs[2] », à travers les textes littéraires (Aristophane y occupe bien sûr
une place de choix), mais aussi médicaux ou philosophiques (ceux d'Aristote ou
de Théophraste). Mais la lecture de ces articles présente un autre
intérêt qui, à nos yeux, n'est pas le moindre. Tous deux reflètent la passion
que les deux jeunes chercheurs éprouvent à l'égard de l'Antiquité :
Laurent Piolot retrace ainsi au début de son article l'itinéraire
atypique qui l'a conduit à se vouer à l'histoire grecque, et Béatrice Duval ne
peut, par l'allégresse de son style, que nous faire partager son enthousiasme. Au terme de cet avant-propos, nous voulons
affirmer que si l'Antiquité et les textes anciens ne constituent plus pour nous
un patrimoine, ils sont un héritage que nous revendiquons. Cela signifie que,
pour nous, il s'agit d'en faire un usage fécond, de faire vivre et voir les
Anciens à travers des approches renouvelées, empruntant notamment aux sciences
humaines, pour fonder un nouvel humanisme, conscient de ses valeurs. Si, à la
lecture des articles fort divers que nous proposons, nos lecteurs sont
persuadés de la richesse des travaux actuels sur les Anciens, et du bonheur que
la recherche en ce domaine peut susciter, le latin et le grec, pour longtemps
encore, ne seront pas des langues mortes, mais des langues anciennes dignes
d'être enseignées. Armelle Clatin et Jean-François Picaut NOTES [1] Relativisons
quelque peu : Georges Steiner dans Errata, (Gallimard, Du Monde entier, 1997, p. 47)
rappelle qu'ils étaient trois au lycée français de New York à étudier le grec –
« un Vichyssois qui allait devenir un peintre à la mode, un anarchiste
belge et moi-même » – mais il est vrai qu'alors on n'hésitait pas,
pour en assurer malgré tout l'enseignement chaque semaine, à faire appel à un
professeur venant de Yale « un classiciste […] spécialiste de
Descartes » ! [2] B. Duval, dans le résumé de son article, sur ce site. C'est nous qui soulignons. |
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