Avant-propos numéro 3

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ATALA
AVANT-PROPOS DU NUMÉRO 3

L'Histoire, de la source à l'usage (mars 2000)

Avec ce numéro 3 d'Atala, consacré à l'histoire, le comité de rédaction de la revue reste fidèle à sa volonté initiale d'aborder chaque année un thème nouveau. Il témoigne ainsi de son intérêt pour la diversité des approches disciplinaires dans un établissement scolaire comme le nôtre caractérisé par l'importance de ses classes préparatoires.

Après Chateaubriand en 1998, puis La Traduction en 1999, le thème de l'histoire pouvait néanmoins poser des problèmes de délimitation insolubles pour la réalisation d'un numéro cohérent. Nous avons fait alors le choix de privilégier la réflexion sur la démarche historique, ses implications, ses enjeux plutôt que d'éclairer telle ou telle période ou de valoriser un thème précis d'étude.

La désormais traditionnelle participation d'auteurs aux horizons et aux expériences divers, du jeune chercheur à l'universitaire chevronné, du professeur de second cycle à l'Inspecteur général, est gage, nous le pensons, de la richesse des interrogations. Que soient présents alors dans cet ensemble d'autres praticiens que les historiens rassure sur la vocation de ce numéro à s'ouvrir aux apports d'autres disciplines venues enrichir de leurs regards spécifiques une Histoire forcément parce que nécessairement accueillante.

La pratique de l'histoire est d'abord une aventure, celle de la découverte. Cette découverte est avant tout celle des sources, sources d'émotion bien souvent face au « détail qui ressuscite » avant de devenir matériau pour la construction du discours historique comme l'évoque Arnaud Sandret découvrant un village en trois cartons, Montmartre à la fin du XVIIe siècle. Mais découvrir des sources, c'est aussi solliciter de nouveaux supports d'étude, jusque là délaissés, pour interroger les sociétés et leurs acteurs. Ce sont parfois des cartons d'archives oubliés, mais plus souvent de nouveaux types de documents, certes connus dans leur existence sensible, mais qui ne deviennent sources qu'avec l'émergence d'un questionnement historien. S'enclenche alors avec d'autres partenaires le processus de collecte et d'inventaire, préalables à toute exploitation, tout comme l'élaboration d'un appareillage critique adapté, comme le montre Gilles Ollivier à propos du cinéma amateur. À ce prix, l'historien élargit sans cesse ses champs d'investigation. Mais les trésors ne sont pas innombrables — quoiqu'il en reste toujours — et la découverte des sources n'est pas un passage obligé pour produire un discours neuf. S'appuyant souvent sur des problématiques renouvelées, la redécouverte peut bien s'avérer tout aussi fructueuse. Les sources reprennent alors du service. Ainsi, les images anciennes, longtemps considérées comme de simples illustrations, sont de plus en plus exploitées et peuvent même devenir de précieux substituts au silence des textes. Daniel Pichot propose une nouvelle lecture des calendriers médiévaux qui dépasse la recherche des indices matériels sur « la vie des champs » pour dévoiler l'évolution des représentations sociales de ceux qui ont conçu ou commandé ces représentations des mois de l'année. Cette redécouverte des sources passe fréquemment par une relecture critique des interprétations précédentes. C'est sur cette base que Xavier Hélary suggère de porter un nouveau regard sur Philippe le Hardi. En effet, les sources ne se laissent pas saisir aisément et ouvrent la voie à l'interprétation. Qui croire ? demande Jean Le Bihan, face à des données partielles et contradictoires évoquant un « bon fonctionnaire » de la fin du XIXe, avant de suggérer de nouvelles pistes de questionnement passant de la traque de l'individu « en tant que personnage historique » à son appréhension « en tant que fait de discours ».

Le renouvellement des questions posées par l'historien, l'intérêt porté à de nouveaux objets de recherche jouent donc un rôle essentiel dans la dynamique de la construction du discours historique. Or l'historien pose des questions qui sont celles de son temps. On ne s'étonnera donc pas de la fertilité des recherches historiographiques mettant en évidence le renouvellement profond des approches et conjointement des contenus comme dans le cas de l'étude de la Première Guerre mondiale, objet historique traditionnel « devenu un des fronts pionniers de l'histoire contemporaine », étudié par Michel Lagrée. Une histoire revisitée de ce conflit passe aussi par une collaboration intellectuelle interfrontières. De la confrontation vient la richesse : c'est aussi dans ses relations avec les autres disciplines que l'historien trouve matière à réflexion. Il n'y a peut-être pas si loin, malgré les apparences, de la recherche historiographique à la réflexion philosophique que propose Nicolas Piqué. Constatant qu'à force d'étendre ses champs d'investigations, plus rien ne semble échapper à l'histoire, il rappelle qu'elle est elle-même une notion historique avant d'en esquisser à grands traits la généalogie. Nadine Kiker invite également l'historien à s'interroger sur sa pratique en nous proposant une lecture anthropologique de l'histoire, celle d'Elias Canetti dans Masse et Puissance, au terme de laquelle elle conclut que, pour ce dernier, « l'échec de l'Histoire est patent ». Si l'historien n'a pas le monopole de la réflexion sur sa pratique, ce qui ne surprendra guère, peut-être s'étonnera-t-on davantage de lui voir contestée par d'autres la prétention de restituer l'histoire. Jean-Baptiste Mathieu à travers l'exemple de La Semaine sainte d'Aragon revient sur la capacité du roman - et plus largement de la fiction - à être un mode de connaissance à part entière de la réalité passée. C'est sous un tout autre angle, à partir de son expérience d'écriture, notamment à propos de l'Affaire Dreyfus, qu'André Hélard évoque à son tour les liens entre regard « littéraire » et écriture de l'histoire, en refusant l'existence d'une « infranchissable limite entre ce qui serait le domaine respectif de l'Histoire et de la Littérature ».

De ces débats, la société entend-elle l'écho ? Sans aucun doute et bien davantage même. Le vaste public captif que constituent les élèves du second degré fait des manuels scolaires étudiés par Nicole Lucas un vecteur majeur de la transmission de la connaissance historique, quelque part entre science historique et mémoire publique. Si les nombreux remaniements dont ces ouvrages sont l'objet au cours du siècle enregistrent à leur façon — souvent en décalage — les interrogations de la discipline historique, ils sont aussi au carrefour de préoccupations bien plus larges compte tenu des enjeux dont l'histoire est porteuse. Enjeux ! Le mot est lâché. Comment pourrait-il en être autrement quand l'histoire alimente aussi fortement en représentations les identités, institue les différences et les ressemblances, justifie les appartenances. Souvent utilisée pour consolider l'unité de la nation et la légitimité de l'État, elle peut aussi restituer à des communautés particulières leur identité dans le cadre d'une France plurielle. De ce qui fut un parcours complexe, Jean-Yves Andrieux dresse quelques étapes en se demandant comment la pensée historique a infléchi les usages du patrimoine en guidant leur traduction juridique. Les constructions politiques et citoyennes ne peuvent guère se passer de l'histoire pour créer et conforter les sentiments d'appartenance nécessaires à une implantation durable. Michel Denis se demande quant à lui si à présent l'histoire ne peut venir au secours de l'Europe. Les usages de l'histoire inscrivent donc les individus dans des aventures collectives. Mais on n'oubliera pas que l'histoire est aussi source d'un extraordinaire substitut d'expérience qui à ce titre peut prétendre contribuer à orienter les pratiques individuelles. Pierre-Yves Heurtin nous en livre un témoignage, interrogeant son passé d'historien et son expérience politique pour proposer quelques réflexions personnelles sur les liens entre histoire et vie politique.

On comprendra mieux au terme de ce parcours que, comme l'écrit Jean-Pierre Rioux, l'histoire « peut aider à trouver le sujet sous l'individu, à construire la personne en aidant à faire de chaque être, de chaque jeune tout particulièrement, le contemporain de soi-même ». À condition, précise-t-il, que l'histoire reste intimement notre contemporaine, à condition, pour reprendre sa formule, que l'histoire soit présente. Elle ne peut l'être qu'au prix d'un éclairage permanent sur les modalités de la construction du discours historique, indispensable à un regard raisonné sur ses usages.

David Bensoussan et Stéphane Gibert


 
 

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